Les pique-assiettes

Le printemps tant attendu était enfin là. Les rayons de soleil avaient chassé le froid, l’herbe était verte et tendre. Les pâquerettes s’épanouissaient sous les ailes des papillons à peine sortis de leurs chrysalides. Mes amies et moi arpentions le chemin de terre en quête de l’endroit le plus propice à un pique-nique. Galvanisées par la clémence du temps et la gourmandise, elles avançaient rapidement. Je suivais difficilement la cadence, déconcentrée par le ballet des hirondelles dans le ciel et la multitude de parfums qui me parvenaient.

Finalement satisfaites, mes amies s’arrêtèrent dans un coin d’herbe inondé de soleil. Des œillets commençaient à éclore, leurs couleurs éclatantes accentuaient ma bonne humeur. J’observais les filles déplier la nappe et la poser sur le sol. Installée dans l’herbe avec mes amies, j’avais hâte que le festin commence.

Elles sortaient de leur panier en osier divers plats. Je suivais les opérations de près. Les uns après les autres les mets étaient déposés sur la nappe. J’inspirais profondément afin de mieux capturer l’odeur de sucre qui flottait dans l’air. Je ne savais pas par où commencer. L’une de mes amies s’est dirigée vers une carafe d’eau pétillante où tournaient doucement des billes de melon et des glaçons. En prenant garde que les humains ne repèrent pas ma présence, je me plaçais à l’ombre d’une assiette. J’étais hypnotisée par ce tourbillon. Les bulles glissaient sur la paroi et éclataient dans un petit bruit. Les boules de melon gravitaient autour des glaçons qui fondaient lentement. Une forme noire attira mon attention. De l’autre côté de la carafe la jeune fourmi escaladait le récipient transparent, je voyais son corps déformé par le liquide et le verre. Je la vis plonger dans l’eau. Morte d’inquiétude je m’approchai. Elle nagea avec aisance dans cette eau tumultueuse, monta sur un bout de melon et croqua dedans avec appétit, ce qui était parfaitement interdit. Nous devions ramener la nourriture à la fourmilière sans nous restaurer en chemin. J’enviais son courage, mais punissais intérieurement sa bêtise. Un morceau de chair orange entre les mandibules, elle effectuait l’ascension en sens inverse. Une main se déplaça au-dessus de ma tête, je me mis à hurler pour prévenir la jeune fourmi de sauter immédiatement à l’eau, elle n’eut pas le temps de réagir. Un doigt l’écrasa sans le moindre regret contre la paroi. Je vis son corps réduit en bouillie sous mes yeux, balancé dans l’herbe négligemment. C’était là, la première perte d’effectif de la journée. Les jeunes fourmis ne connaissaient pas la dangerosité des humains ni leur égoïsme. Ils ne partageaient pas. Si on se trouvait sur leur route ils n’hésitaient pas à nous assassiner. Mon manque de courage m’avait jusqu’ici toujours sauvé la vie. Horrifiée par le massacre qui avait eu lieu sous mes yeux je me forçais à quitter des yeux la carafe et me concentrais à nouveau sur les mets accessibles.

L’âme en peine je retournais vers le bord de la nappe. J’avais besoin d’avoir une vue d’ensemble des lieux afin de trouver les miettes qui étaient transportables. Je passais d’ombre en ombre, me faufilant entre les regards des humaines. Je les entendais rire, elles avaient déjà oublié le crime qu’elles avaient commis.

Mes pas m’avaient mené près d’une salade de fruits où un petit groupe de fourmis s’étaient rejointes. Je m’approchais lentement et observais admirativement la plus téméraire monter en premier sur le saladier. Elle descendit sans difficulté aucune le long de la paroi en verre et atterrit avec grâce sur un grain de raisin dont elle découpa un morceau. La fourmi remonta avec tout autant d’aisance et donna le morceau à l’une de nos sœurs. Celle-ci se dépêcha de repartir sur le chemin de la fourmilière. Le manège se poursuivit quelques minutes. Les fourmis en file indienne avec leur chargement marchaient à bonne allure. Je décidais de me mêler à elles. La fourmi qui découpait les morceaux de fruits fut rejointe par d’autres, qui à leur tour fournissaient des denrées à ramener. J’attendais patiemment, scrutant les morceaux de kiwis, de bananes, de fraises et de raisins qui s’éloignaient de la nappe sur le dos des petites ouvrières. Mon tour fraise arriva. J’attrapais le morceau de fraise que l’on me tendait et commençais à suivre les traces de mes amies. Une bourrasque me fit basculer, le morceau de fraise roula au loin. La peur me força à me jeter sous une assiette. Le saladier de salade s’éleva dans les airs. Plusieurs fourmis étaient prises au piège. Je les voyais tomber dans le liquide sucré et se noyer, ou hurler à l’aide, les antennes dépassant d’entre les morceaux de fruits. J’étais impuissance face à cette nouvelle tragédie. Une cuillère vint prélever des fruits et les mettre dans un autre récipient, cette fois-ci, opaque. Je vis également les humaines appliquer sur leur part une mousse blanche que je reconnu comme étant de la crème chantilly. Subitement je me mis à saliver, en oubliant la récente tragédie. Une fourmi dont c’était la première mission passa à toute vitesse à côté de moi. Avant même que je ne puisse la prévenir, elle fonça vers le bol, monta à toute vitesse et se jeta dans la crème chantilly. Je la vis disparaître, engloutie dans cette substance sucrée. L’horreur suivait souvent l’émerveillement. La gourmandise était la principale cause de la mort de nos jeunes. Je ne pouvais que continuer mon chemin. Les pertes se faisaient de plus en plus conséquentes. Nous n’étions plus beaucoup sur la nappe. Je me remontais le moral en pensant que plusieurs de mes amies avaient eu le temps de fuir les lieux avec leur butin.

Je n’osais plus bouger. Découragée, je m’allongeais dans l’herbe, loin de la nappe. Une coccinelle vient à mes côtés. Je ne la saluais pas, les fourmis n’étaient pas connues pour leur sociabilité. De plus, lorsqu’une coccinelle perdait la vie près d’un de nos repères, elle nous servait de repas. Nous n’étions pas friandes de cadavres d’insectes, nous préférions largement les mets sucrés. Les humains étaient négligents et laissaient fréquemment de la nourriture sur le sol, nous nous empressions toujours de ramasser leurs déchets et de les amener soit à notre reine, soit dans la réserve. Les hivers étaient de moins en moins rudes grâce en partie à eux et leurs mauvaises manières. Ils étaient des adeptes du gâchis. Je ne me plaignais que rarement de ce que nous avions à manger, néanmoins, je me rendais compte que les aliments sur cette nappe étaient d’une qualité bien supérieure à celle que je connaissais. La coccinelle poursuivit son chemin. Il était inutile d’engager un combat contre elle. Elle était bien plus grande que moi et la nourriture ne l’intéressait guère.

Un bourdonnement me fit sortir de la torpeur dans laquelle je me trouvais. Je levais les yeux au ciel. Une abeille volait rapidement, effectuant des ronds au-dessus de la nappe. Soudain les humaines se mirent à hurler. De mon brin d’herbe je regardais la scène. Affolées par l’abeille elles couraient en tout sens. Je saisis l’occasion et courut vers l’assiette la plus proche, sur laquelle reposait une tarte aux pommes. Un signal me parvint. Je n’étais pas la seule à avoir compris que la chance devait être saisie. Plusieurs de mes amies arrivèrent, nous nous dépêchions de couper des morceaux et de les emporter plus loin, faisant fi de la bataille qui opposait l’abeille aux jeunes filles. Le voyage de retour était long, il n’était donc pas judicieux de commencer à l’entreprendre. Mieux valait empiler ce que nous arrivions à voler aux humaines devenues hystériques et revenir les chercher quand le danger serait écarté.

La malchance nous rattrapa. Une des humaines s’était emparée d’une serviette et d’un coup puissant avait étourdie l’abeille. Cette pauvre dernière tomba directement dans la carafe que j’avais observée en arrivant. La fille se dépêcha de balancer le contenu dans l’herbe le plus loin possible. Les biles de melon volèrent, je vis également l’abeille s’écraser au sol. Le calme était revenu dans les rangs. Les humaines s’installèrent à nouveau sur la nappe et commencèrent à ranger la nourriture restante dans leur panier en osier. Heureusement pour nous, la tarte aux pommes que nous emportions par infimes portions était encore à portée.

Une fois que la quantité récoltée nous parut suffisante, nous envoyâmes plusieurs jeunes fourmis alerter la fourmilière de notre besoin de renfort. Les humaines avaient quitté l’endroit. Un morceau de tarte était tombé dans l’herbe et attendait la décomposition sagement. La gourmandise me fit marcher jusqu’à elle, irrémédiablement attirée par le sucre. Je ne pus pas m’empêcher de prendre une bouchée. Le gout ne ressemblait à rien que je ne connaissais. Le sucre et la saveur du fruit m’emplirent la bouche. Une fourmi plus grosse que moi me repéra. Je reculais immédiatement et lui montrais ma soumission. J’avais fauté, cela était incontestable. Elle agitait ses mandibules, signe qu’elle comptait m’octroyer une correction. Je reculais encore, apeurée. Alors qu’elle avança vers moi, une forme rose l’ôta de ma vue. Je levais les yeux, abasourdie. Un chien se trouvait près des restes laissés par les humaines. Il avait négligemment mangé la miette que j’avais grignotée et mon agresseur d’un seul coup de langue. Il arracha au sol plusieurs autres fourmis en un rien de temps. Je compris qu’il n’était en rien mon sauveur, mais un autre danger. Nous devions partir le plus vite possible. La perte que nous avions subie était maigre face à la quantité de nourriture que nous avions amassée. La fourmilière saurait s’en contenter.

Je montais prudemment sur un arbuste, à l’abri du chien. Mes antennes s’agitèrent. Les rescapées me rejoignirent en prenant soin d’effectuer un large détour pour ne pas se trouver confrontées au molosse. Nous prîmes chacune un chargement et repartîmes sur le chemin de terre.

Je n’eus pas la chance de pouvoir manger à ma guise ce que nous avions rapporté. Le goût de la tarte à la pomme restait encore dans mon esprit comme un souvenir divin. Les jours qui suivirent les tragédies que j’avais vécu, j’avais pris l’habitude de sortir seule et de fouiller tous les coins d’herbe qui se trouvaient autour de notre repère. Je rêvais de pouvoir à nouveau connaitre le goût des tartes. Les pommes crues étaient bonnes cependant elles n’avaient pas le goût magique des pommes que j’avais goûtées sur la tarte. J’avais entendu les humaines l’appeler « La tarte amandine aux pommes ». J’avais pris soin de transmettre à chaque fourmi croisée le message olfactif de cette merveille, espérant que l’une d’entre elles auraient pu en trouver un morceau.

Lors de mes dernières années de vie, je racontais aux petites fourmis mes aventures. Cette histoire était devenue légende dans la fourmilière. Les enfants se bagarraient, incarnant tantôt le chien, tantôt l’abeille. Malgré mon obstination jamais plus je ne pus goûter à pareille gourmandise. Je ne doutais pas que les générations futures continueraient à chercher le goût d’une tarte que j’avais pu goûter un jour de printemps pendant le plus tragique des pique-niques.

Nouvelle envoyée pour le concours du Festival Gourmand 2017 par Rennes Tourisme.
Thème : Pique-Nique.
©SignéC
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