Amazonie

Un hurlement retentit au loin. Luiz, s’arrêta brusquement. Il leva une main imposant le silence au groupe. Lucie, qui marchait dans son sillage, dut contracter tous ses muscles pour ne pas s’écraser contre son dos. Tous s’étaient figés, scrutant l’obscurité entre les troncs. Lors du stage de préparation, la jeune femme avait pris connaissance des multiples dangers qui l’attendaient. La faune et la flore en constituaient la majeure partie. Les peuples indigènes hostiles, bien que peu nombreux, avaient également été évoqués par l’instructeur. Mais un danger moins exotique rôdait, plus terrifiant encore : les trafiquants de drogue. Leurs camps illégaux se fondaient dans la végétation, regroupant des hommes armés jusqu’aux dents, peu enclin à discuter avec les intrus. Celui-là ne laissait aucune chance. Le groupe attendait dans un silence morne où la tension devenait palpable. Le cœur de la jeune femme battait si fort dans sa poitrine qu’elle avait l’impression qu’on l’entendait à des kilomètres.
– Tout va bien, se contenta de dire le guide à l’accent brésilien.
Il se remit en marche, invitant les autres à le suivre d’un mouvement de tête. Lucie, eut à peine le temps de se remettre de ce brusque changement. Elle qui jusqu’ici avait laissé ses pensées vagabonder, se força à se concentrer sur son environnement. La moindre inattention peut vous coûter la vie, se souvint-elle, en essuyant d’un revers de main la sueur qui avait perlée sur son front.

Elle était arrivée une semaine plus tôt au cœur de la forêt. Un avion en partance de Paris l’avait transportée jusqu’à Manaus, au Brésil, où elle avait rejoint le groupe de recherches et suivi sa formation qui n’avait duré que quelques jours. Les archéologues, les historiens, géologue et topographe, ainsi que les militaires chargés de la protection du groupe et leur guide avaient ensuite embarqué à bord de pirogues, qui les avaient déposés à quelques kilomètres de leur futur camp. Seule femme de l’expédition, Lucie avait été embauchée par le sponsor du groupe. L’épouse de ce dernier avait lu tous ses ouvrages. Amoureuse de sa plume, elle avait exigé son mari qu’il embauche Lucie. Ravie, la jeune femme n’avait pas hésité à signer le contrat. Elle n’avait pas non plus, à ce moment-là, mesuré le danger.

Arrivés sur le site de fouille, découvert la veille par LIDAR, une méthode de télédétection par laser, le groupe se scinda en deux : les gardes et les chercheurs. La mésaventure arrivée quelques minutes plutôt avait calmé l’excitation de la découverte. Les militaires s’étaient placés en périphérie du site, formant un cercle protecteur, tenant leurs armes contre leur poitrine, leurs visages figés dans une expression dure. Lucie les étudia, assise à l’ombre de la végétation. Ils lui rappelaient le Doberman de son voisin d’enfance. Un chien tout en muscles sous son pelage d’obscurité et de feu, qui se tenait toujours droit et fier. Il avait le don de l’effrayer autant que la fasciner. Un après-midi durant une partie de ballon avec ses amis, ce dernier avait eu la mauvaise idée d’atterrir sur la pelouse voisine. Elle s’était introduite dans le jardin en passant par-dessus la palissade que la bonne entente avait laissée basse. Elle en était ressortie rouge écarlate, essoufflée et traumatisée par les puissantes mâchoires qui s’étaient refermées à quelques centimètres de son bras. Roger, ancien policier, lui avait affirmé que son molosse était suffisamment bien dressé pour la mordre uniquement sur ses ordres. Bien loin de rassurer l’enfant, elle avait, après cette révélation, pris soin de ne jamais s’approcher trop près du territoire de l’effrayant duo et avait fait une croix sur les ballons qui avaient eu l’audace d’y pénétrer.
– Deux mètres plus loin !
La voix de l’archéologue l’avait sortie de ses pensées. Son regard se posa sur le plan qu’il tenait. Elle avait eu la chance de le consulter la veille, lorsque le groupe était réuni autour du feu de camp et qu’il passait de main en main. La non-initiée qu’elle était n’avait vu qu’un tas de petits points sur une feuille de format standard, mais l’effervescence qu’ils provoquaient au sein du groupe prouvait leur importance.
– Oui, très bien, assura-t-il en s’approcha de la banderole rouge et blanche fraîchement installée.
Il remonta ses lunettes qui s’évertuaient à glisser sur son nez, qu’il avait fin et délicat, contrastant avec le reste de son visage. Comme une pièce de puzzle égarée, balancée dans la mauvaise boîte par un employé distrait. Malgré son physique qu’elle trouvait comique, elle avait acquis dès les premières heures de cohabitation un immense respect pour cet homme. Son expérience du terrain était impressionnante. Ses découvertes sur site de Deir el Medineh en Égypte, avait permis de mieux comprendre le fonctionnement du mythique peuple égyptien. Bernard était de ces personnes qui changent l’histoire. Ses mains étaient celles d’un travailleur acharné et son esprit était aussi affuté que la plus tranchante des lames.
– On va commencer le plan de terrassement, dit-il a l’attention du topologue.
Le spécialiste et plus âgé participant de l’expédition, soupira bruyamment en quittant la pierre sur laquelle il s’était installé.
– Mettre la signalisation avant de faire le plan de terrassement… Mais c’est mettre la charrue avant les bœufs ! râla-t-il en sortant néanmoins son matériel du sac. Vous les archéologues, vous vous fichez des détails techniques…
– Allons, allons, Gérard ! le coupa l’archéologue en chef, en remontant une fois de plus ses lunettes.
Le topologue s’avança vers les banderoles en s’essuyant le front. La chaleur devenait difficilement supportable là où les arbres n’ombrageaient pas la zone de leur feuillage.
– Oseriez-vous me contredire ? demanda-t-il en haussa le sourcil exprimant une surprise feinte. Ce qui compte pour vous ce ne sont que vos vieux débris ! La géographie des lieux ne vous importe pas, alors qu’elle recèle des informations très précieuses, termina-t-il en installant son appareil de mesure.
– Gérard n’a pas totalement tort, continua le géologue, qui était resté silencieux jusqu’à présent. La terre est riche en informations quand on sait en comprendre le langage.
Bernard qui s’apprêtait à répondre fut coupé par l’intervention du guide qui imposa le calme. Le brésilien, au corps forgé par de nombreuses excursions, était leur assurance vie. Sa parole valait le temps de l’expédition, celle d’un dieu unique. Ils étaient ici depuis sept jours seulement, mais dans leur bulle végétale la courbe du temps s’étirait et se rétractait sans arrêt, chamboulant leurs sens et leur raison. Cette ambiance les affectait. Lorsque la tension montait Luiz se chargeait d’éteindre les braises de la colère. Le jeune homme posa ses grands yeux marrons sur Lucie, assise à l’écart. Elle observait silencieusement la scène, prenant de temps à autre des notes dans son carnet. Il vint s’asseoir à côté d’elle. Depuis le voyage en pirogue, il s’était pris d’affection pour cette citadine peu armée pour les dangers vers lesquels elle se dirigeait les yeux pétillants de plaisir et d’innocence. Il avait dû la retenir lorsqu’elle s’était penchée pour plonger sa main dans l’eau du Rio Negro. Piranha, lui avait-il dit. Ce seul mot l’avait fait frissonner d’effroi et elle n’avait plus bougé d’un cheveu jusqu’à l’arrivée. Ce qu’elle ne savait pas, c’est qu’il aurait été très surprenant qu’ils l’attaquent, cependant il devait l’inciter à plus de prudence.

Le soleil déclinait rapidement. Le groupe mené par le guide avançait avec difficulté dans l’obscurité grandissante. Le retour au camp était toujours plus compliqué que le trajet matinal. Ils étaient fatigués, indisposés par l’humidité et le danger perpétuel qui les contraignaient à rester sur leurs gardes. Un poids plus lourd encore que les sacs-à-dos que Luiz les forçait à prendre à chaque déplacement. Autour du feu de camp, les visages étaient las. Même les militaires, inébranlables pendant la journée, semblaient se ramollirent à la chaleur des flammes. Leurs armes restaient néanmoins à portée de leurs mains, prêtes à être utilisées. Les portions de nourriture furent distribuées. Le groupe mangea en discutant des prochaines étapes de la fouille. Le décapage de la zone semblait leur poser souci. Aucune machine n’avait pu être acheminée jusqu’au camp, il serait donc effectué manuellement. Ce qui déplaisait aux archéologues, au topologue et au géologue qui, pour une fois, s’accordaient sur un sujet. Lucie mangeait en silence les pâtes à la bolognaise lyophilisées préparées par Luiz. Elle prenait rarement part aux conversations, son rôle était d’observer. Parfois, elle demandait des précisions sur des termes techniques, ou des informations sur la forêt pour restituer un rapport au plus proche de la vérité. La sauce bolognaise laissait un goût terreux dans sa bouche, qu’elle atténuait régulièrement avec de longues gorgées d’eau. Le repas terminé, les tasses de café remplacèrent les assiettes sales qui le resteraient jusqu’au lendemain matin. Le brésilien avait interdit à quiconque de s’éloigner du camp une fois la nuit tombée. Les hamacs avaient été installés à plusieurs mètres les uns des autres, protégeant l’intimité de chacun. La brune n’avait pas été rassurée par cette décision mais s’y était soumise.

Les cris stridents des tamarins résonnaient dans les arbres, accompagnés du bruissement des feuilles. Certes, invisibles, ils étaient omniprésents. Lucie s’était habituée à ses fantômes exotiques. Luiz avait insisté sur le fait que les singes ne représentent aucun danger. Il l’avait aidé à installer son couchage. Bien que sommairement constitué de bâches, de rondins de bois et d’un hamac, l’endroit la rassurait. La pluie s’abattait sur le plastique tendu. Lucie, installée dans son hamac, s’en accommodait. Elle était occupée à reporter sur son ordinateur portable les notes qu’elle avait prises la journée. Le sponsor de l’expédition avait exigé qu’un rapport lui soit envoyé chaque semaine.
– Ce ne sont pas des vacances, vous y allez pour travailler, comme tous les autres membres de groupe, avait-il dit d’un ton autoritaire, en reposant son verre vide sur la table.
Une goutte de whisky coulait paresseusement sur ses mentons, qui étaient au nombre de trois. Elle les avait regardés trembler au rythme des conditions énoncées, fascinée et dégoûtée. Puis, elle avait enfin détaché son regard de la chair molle et avait exigé à son tour. L’homme d’affaire s’était laissé séduire par cette jeune parisienne que lui avait conseillé son épouse. Son air grognon s’était évaporé à l’instar de la goutte d’alcool ambré lorsqu’elle avait atteint son troisième menton. D’une poignée de mains l’affaire était conclue. S’évertuant à respecter ce contrat, elle fixait les barres de réseaux sur son écran, qui restaient désespérément insuffisantes pour envoyer son rapport. Face à cette situation insolvable, la jeune femme abandonna et se prépara à passer une nuit de plus dans les entrailles de la jungle. L’obscurité avait envahie la forêt. La bâche et les arbres ne lui permettaient pas de profiter des étoiles, ni du réconfort qu’elles auraient pu lui apporter. Il ne lui restait que la lumière de sa lampe frontale pour percer les ténèbres. Des bruits inconnus lui arrivaient de toute part, portés par une brise aux odeurs végétales. Les multiples piqûres de moustiques la démangeaient. Frénétiquement, elle grattait ses jambes. Elle regarda ses doigts sur lesquels du sang commençait déjà à coaguler. Elle redoutait toujours le moment de dormir dans la jungle. Une fois abandonnée dans la solitude nocturne imposée au nom du respect de l’intimité, ses pensées commençaient à se bousculer dans sa tête, s’amalgamant pour créer une masse informe et désagréable qui cognait contre les parois de son crâne. La veille, au petit-déjeuner, Bernard lui avait proposé des somnifères. Elle avait poliment refusé. Il avait haussé les épaules, avant de repousser ses lunettes, qui comme à leur habitude, avaient glissées. Elle regrettait sa décision en éteignant sa lampe la plongeant dans le noir total.

La pluie avait enfin cessé. Lucie enveloppée dans moiteur de la nuit tropicale, tenta de calmer les restes d’angoisse par une respiration régulière. Enfin, elle commençait à sombrer dans le sommeil. Elle se trouvait à sa lisière. Lieu où la pensée ne distingue plus la réalité du songe, où les bruits perdent leur sens, où les images se brouillent pour ne laisser qu’une impression. De cet endroit, elle ne pouvait pas distinguer les reflets mouvants sur le corps écailleux qui glissait vers son hamac. Elle s’apprêtait à franchir la limite et s’abandonner totalement au sommeil lorsqu’un bruissement tout juste perceptible l’arrêta dans son mouvement. Le sentiment d’un danger imminent fit tressaillir son corps, qui rapidement revint à un état d’éveil. Une ondulation sur sa cheville chassa définitivement la brume du sommeil. Son cerveau combina toutes les informations qu’il percevait, ses muscles se contractèrent instinctivement. Restez immobile, se souvint-elle, surtout ne vous endormez pas. Durant la formation, l’instructeur avait évoqué les potentielles visites nocturnes des reptiles, qui, attirés par la chaleur humaine, se faufilaient dans les couchages pour prendre eux aussi du repos. Et elle en était désormais certaine, la chose qui remontait lentement le long de sa jambe était l’un de ces tant redoutés visiteurs. Le lachesis muta, ou bushmaster en anglais, est l’un des plus dangereux serpents de la forêt amazonienne, avait-il annoncé en projetant la photo d’un serpent beige sur lequel se dessinaient des losanges noirs. L’image sur l’écran lui avait arrachée une irrépressible grimace de dégoût. Une expression similaire tordit son visage tandis qu’elle sentait les écailles glisser contre sa cuisse. À tâtons, elle chercha la radio, elle devait appeler Luiz. Son corps se couvrait de sueur à mesure que le reptile l’explorait. La peur faisait tambouriner son cœur à lui en faire mal. Attendez qu’il termine sa sieste et tout ira bien. Attendre qu’il plante ses crochets dans ma chair, pensa-t-elle. Attendez. Certainement pas. Restez immobile. Impossible, répondit-elle à son souvenir. Leur venin est nécrotique et hémorragique, inutile de se souvenir de ces détails, il n’y a qu’une information importante : s’il venait à vous mordre… Il les avait regardés l’un après l’autre, se délectant de leur peur, ne vous faites pas mordre. Elle dut user de toute sa détermination pour retenir un spasme lorsque la tête du serpent entra en contact avec la peau de son ventre. Ses doigts touchèrent le plastique froid de l’appareil. Lucie sentit la langue fourchue effleurer ses côtes. Des larmes brûlantes coulaient sur ses joues. Ses mâchoires étaient serrées. Elle luttait avec la peur. Enfin, de ses mains tremblantes elle appuya sur la touche d’appel, un grésillement familier parvint à ses oreilles.
– J’arrive, répondit Luiz.
Elle avait entendu la réponse au milieu des bourdonnements qui emplissaient ses oreilles. Elle avait la nausée. Un voile étrangement lumineux chassait la nuit de ses yeux, elle le faisait disparaitre au prix d’un grand effort, il revenait avec acharnement. Surtout ne vous endormez pas. Lucie luttait, cette fois-ci contre son corps. La bile lui brûlait la gorge. Elle sentait le goût salé de ses larmes. Le reptile s’attardait sur son ventre qui se soulevait dans un rythme chaotique. Elle s’étonna de penser, dans un moment comme celui-ci, où la panique emplissait son esprit, à la chaleur de ce contact. Toujours, elle avait cru que les écailles d’un serpent étaient aussi froides que du marbre. Du coin de l’œil elle vit le guide. Ses muscles se relâchèrent imperceptiblement, elle les contracta à nouveau. Il arriva au niveau du hamac, d’un geste lent et délicat, il souleva le duvet. Lucie guettait ses réactions.
– Tout va bien, lui dit-il en se forçant à sourire.
Les traits tendus de son sauveteur l’empêchèrent de croire ses mots. Elle s’efforça de ne pas baisser les yeux vers le reptile qui, désormais, était au niveau de sa poitrine. Restez immobile. Luiz suivait ce conseil, debout dans l’obscurité, ses yeux noirs braqués sur le danger, jaugeant la situation avec un calme rigide. Lucie avait envie de hurler, de lui crier de retirer cette chose immédiatement, qu’elle ne supportait plus son contact. Contre toute attente, le guide recula, disparaissant de son champ de vision. La peur disparue soudainement, laissant place à une fulgurante colère tournée contre le brésilien. Un éclair passa devant ses yeux. Instinctivement, elle les ferma. Désorientée par les mouvements violents qu’elle sentait autour d’elle, la jeune femme se força à garder les paupières closes. Elle prit conscience de la lutte entre l’homme et l’animal qui se jouait à proximité. Le corps écailleux tentait de résister, frappant rageusement et ondulant de toute sa puissance celui de Lucie, avant de disparaître complètement. Le duel lui avait semblé durer toute une éternité. Ses yeux s’ouvrirent et tombèrent sur le guide qui empalait son macabre trophée sur un bâton. Son regard glissa sur le sol, où le corps du reptile agité de spasmes, luttait vainement pour sa survie. Elle hurla. Un cri salvateur qui était resté de trop longues minutes enfermé en elle. Un cri plein de larmes où résonnait sa peur. Une peur viscérale, incurable. Leur venin est nécrotique et hémorragique. Une peur universelle.

Lucie était assise près du feu, une tasse de tisane à la main. Son hurlement avait alerté tout le campement. La plupart des membres de l’équipe était retournée se coucher en la maudissant, plus ou moins silencieusement. Seuls restaient Bernard et Luiz. L’un lui ayant préparé la décoction fumante qu’elle n’essayait plus de boire tant les secousses de son corps choqué rendaient la chose difficile, l’autre ayant déposé une couverture sur ses épaules et s’affairant désormais à alimenter le feu.
– Vous devriez retourner dormir Luiz. Nous aurons besoin de vos forces demain.
Le guide arrêta son geste et regarda Lucie qui lui rendit son regard. Des larmes silencieuses coulaient de ses yeux, il les regarda glisser sur ses joues, brillantes dans la lumière dorée du feu. Elle lui sembla étrangement petite et pâle. L’envie de serrer la jeune femme dans ses bras envahit soudainement son esprit. Il la chassa en se détournant d’elle et en reportant son attention sur l’archéologue. Il vit la détermination teintée de douceur sur le visage de l’homme. Il hésita en glissant regard de plus vers Lucie. Refusant de succomber, il déposa le bois qu’il tenait dans les flammes provoquant une gerbe d’étincelles. À contrecœur, il tourna les talons et partit en direction de l’obscurité. Une fois qu’il y eut disparu, Bernard vint s’asseoir à côté de la jeune femme et lui tendit deux cachets. Elle reconnut les somnifères et tourna la tête en signe de refus.
– Je ne vous laisse pas le choix Lucie, dit-il doucement, en prenant sa main et en y déposant les médicaments. Ce n’est pas pour vous que je demande de le faire, c’est pour le groupe.
– Et si un autre venait ? Et si en dormant je l’écrasais ?
Elle avait parlé d’une voix chargée d’angoisse.
– S’il vous mordait, vous vous réveilleriez. Il n’y a qu’à voir comment moi, qui en consomme, je me suis réveillé en vous entendant hurler, dit-il en souriant. Vous aurez tout le temps d’appeler Luiz. Vous savez que la mort en quelques minutes n’est qu’une légende ? Vous pouvez vous permettre d’être mordue.Elle avait parlé d’une voix chargée d’angoisse.
Le charme de l’archéologue opéra à nouveau et elle avala le contenu de sa main, accompagné d’une gorgée de tisane, sans omettre d’en renverser sur la couverture. Elle déglutit cependant avec difficulté en imaginant la douleur qu’aurait provoqués les crochets s’ils avaient traversé son épiderme.
– Je suis désolée, murmura-t-elle.
Bernard lui sourit une fois de plus. De son expérience, il retenait qu’il n’y existait pas plus grand danger que les humains et leurs relations, qu’importe l’environnement dans lequel ils évoluaient. Ces excuses concernaient l’affolement qu’elle avait provoqué au sein du groupe. C’était pour celui dans les pensées de leur guide et ses conséquences sur leur sécurité qu’il s’inquiétait. Avec une infinie tendresse, celle d’un père pour sa fille, il caressa ses cheveux.
– Vous le serez encore plus demain, quand vous devrez affronter l’humour des militaires, essaya-t-il de plaisanter en remontant ses lunettes.
Il arracha un sourire à la jeune femme et resserra l’étreinte rassurante de la couverture autour de ses épaules.
– Dans combien de temps ils feront effet, vos cachets ?
– Vos satanés cachets. Je l’ai entendu, vous savez ?
Lucie haussa les épaules.
– Vous n’aurez pas le temps de terminer votre tisane que vous ronflerez déjà.
Il la raccompagna à son couchage. Elle avait tressailli en voyant la tête empalée du reptile. Ses yeux s’étaient ensuite posés sur le corps sans vie qui gisait à côté. Elle étudia les dessins sur les écailles et constata qu’il ne s’agissait pas d’un bushmaster mais d’un fer-de-lance, leurs motifs étaient proches, leurs dangerosités aussi. Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale et se diffusa dans tout son corps. Elle détourna le regard. Bernard se chargea d’éloigner l’imposante dépouille pendant qu’elle s’installait dans son hamac.

Loin au-dessus d’elle, les cris des singes répondaient aux chants des oiseaux. Lucie soupira doucement en écoutant leurs échanges. Les effets des somnifères se dissipaient lentement et ses paupières étaient si lourdes qu’elle dû fournir un effort pour ouvrir les yeux. Avec appréhension, elle balaya de son regard endormi l’espace autour d’elle. Des événements de la nuit, il ne restait rien, excepté la désagréable sensation de sa bouche pâteuse. La jeune femme prit d’infinies précautions en posant ses pieds sur la bâche humide. Elle remarqua la trace rougeâtre dans la terre. Un haut-le-cœur la secoua.

Gérard et deux militaires étaient installés autour du feu de camp. Lucie s’avança doucement vers eux, redoutant les réactions des hommes qu’elle avait privés d’activité. Le topologue fut le premier à remarquer sa présence. Les deux autres tournèrent leurs visages fermés vers elle. Sans un mot elle attrapa une tasse et y versa le contenu de la casserole qui attendait à côté du feu. En ravala la peine que lui infligeait leur silence avec une gorgée de liquide froid qui faisait office de café. Les chuchotements reprirent entre les militaires. Gérard quant à lui, simulait une grande concentration sur la lecture d’un document qu’elle avait vu mille fois entre ses mains.
– Quelle heure est-il ? demanda-t-elle avec amertume.
Le topologue la regarda brièvement et remis le nez dans ses papiers. L’un des militaires lui jeta un regard noir, elle le soutint sans broncher.
– Il est plus de quinze heures, finit-il par répondre.
Elle le remercia, soulagée d’avoir pu lever sa punition. Elle regretta cependant son effronterie quand les deux hommes armés décidèrent d’évacuer leur frustration en l’inondant de blagues machistes. Elle encaissa sans répondre, on ne discute pas avec les Doberman.

Le temps passait lentement. Les militaires lassés par le manque de réaction de la jeune femme s’étaient isolés dans la tente pour revoir la stratégie de défense du camp. De temps à autre de leurs rires gras rompait le calme. Gérard s’évertuait à déplacer inutilement la réserve de bois, quant à Lucie, elle travaillait sur son ordinateur portable. Le plus grand des deux soldats se leva. La jeune femme regarda sa silhouette armée disparaître dans la végétation et reporta son attention sur son écran. Le même écran qui se fissura dans un désagréable craquement lorsqu’un épouvantable hurlement de douleur la fit se lever d’un bond. Gérard et le militaire réagirent aussi promptement qu’elle. Tous les trois attendaient en silence, hébétés. Le bruit d’un coup de feu résonna, les sortant de leur soudaine léthargie. Étonnamment, Gérard fut le premier à bouger, se lançant subitement vers l’origine du bruit. Le bras musclé du militaire lui bloqua le passage. Il pointa la direction opposée avec sa main libre et les incita en silence à s’y engager.

Lucie avançait nerveusement entre Gérard et le militaire qui fermait la marche. Elle était terrifiée par les bruits qui résonnaient encore en elle et par la peur de ne jamais retrouver le chemin du camp. Devant elle, Gérard trébuchait et se rattrapait en s’éraflant les mains sur les troncs. Sa maladresse agaçait le militaire dont elle sentait l’énervement dans son dos. Elle avait envie de crier sur le topologue, mais sa voix était à nouveau bloquée dans sa gorge. Le visage de Luiz caressa brièvement son esprit. Une nouvelle vague d’angoisse la submergea. Tout en gardant le rythme rapide de leur marche, elle palpa les poches de son pantalon à la recherche de sa radio. Elle la revit avec douleur posée dans la tente commune. Les deux hommes avançaient toujours sans un mot. La peur et la colère les accompagnaient dans leur fuite, les galvanisant et pesant sur leurs épaules, ne sachant si elles devaient être leurs alliées ou leurs ennemies. Lucie se demanda depuis combien de temps ils étaient partis du camp. Elle s’arrêta brusquement et se retourna. Elle croisa le regard du militaire.
– Avance, lui ordonna-t-il.
Elle esquissa un mouvement pour le contourner, il la stoppa et réitéra son ordre.
– Il faut retourner au camp, le supplia Lucie.
– Ce n’est pas la procédure. Avance maintenant, aboya le militaire en la poussant sans ménagement.
Son pied heurta une racine, elle trébucha et se rattrapa de justesse. La colère l’inonda. Elle usa de toute son arrogance pour barrer le chemin au militaire.
– Il faut y retourner.
Elle avait glissé ces mots entre ses mâchoires serrées. L’homme se dressa de toute sa hauteur face à elle. Lucie refusa de bouger et lui lança un regard de défi. Les secondes défilèrent sans qu’aucun des deux ne daigne céder du terrain à l’autre. Gérard observait l’affrontement silencieux. La fuite était compliquée pour un homme de son âge. Il regrettait d’avoir accepté de participer aux fouilles. Il ne savait s’il devait appuyer la demande de Lucie ou se plier aux ordres de l’homme armé. Il décida qu’il suivrait le vainqueur. Le militaire changea de tactique.
– Retournes-y si ça te chante. On m’a engagé pour vous protéger et c’est ce que je fais. Si tu veux crever, vas-y, lui cracha-t-il au visage. Cette fois je ne te retiendrais pas.
Lucie sentit sa détermination flancher lorsqu’il la contourna pour poursuivre sa route. Pendant quelques instants elle resta les bras ballants, déconcertée, à observer les deux hommes qui s’éloignaient, se fichant du sort réservé aux autres membres du groupe qui, à cette heure, allaient probablement arriver au camp et au mieux découvrir leur absence. Le pire, elle ne voulait pas y songer.

Elle avait finalement repris sa place dans le rang. La nuit commençait à se répandre autour d’eux. Dans la précipitation, ils avaient omis prendre leur sac, Luiz avait pourtant répété si souvent de ne pas l’oublier. Lucie chassa doucement l’image du guide de son esprit. Ils avançaient difficilement, l’obscurité grandissait avec leur épuisement. Elle voyait celui de Gérard à ses trébuchements de plus en plus fréquents. Il s’effondra devant elle. Le corps de l’homme percuta le sol, elle distinguait à peine les contours de son corps qui se fondaient dans la végétation. Le militaire se jeta sur lui, excédé. L’attrapant par les épaules il le retourna, puis le secoua en lui hurlant des injures que la jeune femme refusait d’écouter. Il le laissa retomber, attrapa la main de Lucie et la tira dans son sillage. Surprise, elle se débattit pour le faire lâcher, ce qu’il fit. Il disparut en courant dans la forêt, elle le regarda fuir puis retourna auprès de Gérard. Elle se pencha sur lui, pris son visage entre ses mains et avec délicatesse le tira dans un rare rayon de lune et l’inspecta. Un doute s’empara d’elle. Elle plaça ses doigts sur sa carotide. Elle appela son prénom, plusieurs fois. Chercha son pouls à nouveau. Le sien connu une turbulence après le troisième échec. Elle s’effondra contre les contreforts d’un kapokier, passa ses bras autour de ses genoux et se mit à sangloter. Elle resta un moment recroquevillée, à pleurer toute sa frustration et sa peur. Quand elle n’eut plus de larmes, Lucie essaya de mesurer ses chances de survie et elle se remit à pleurer, sans sel et sans eau. Elle s’endormit contre l’arbre, en gardant ses mâchoires et ses poings serrés.

L’aube n’arrivait pas à percer la canopée. Lucie était endormie dans le creux d’une racine, ramassée sur elle-même pour se protéger. Un bruissement tout près d’elle la fit trembler dans son sommeil. Une main se posa sur son épaule.

Signé C.

Exercice d’écriture – Thème Noël

Je vous propose un atelier écriture. Bien que je sois principalement une lectrice, j’aime également écrire et souhaite vous faire partager cette seconde passion. 🖋️

L’exercice est simple. Il suffit prendre six mots (vous pouvez utiliser un générateur de mots sur internet comme celui-ci ou demander à quelqu’un de vous les donner) et les inclure dans une histoire autour du thème de Noël. 🎅

Thème : Noël
Nombre de caractères : Minimum 10000 – Maximum 20000 (15481 au total)
Mes mots imposés sont : vieux – animal – genou – robe – graisse – moustache (tous les mots sont inclus)

Il était six heures du matin, un vingt-quatre décembre, lorsque l’alarme se déclencha. Un grognement s’éleva de sous la couverture. Une main en sortit et donna un coup sec sur le réveil. Celui-ci, non content d’avoir réveillé le dormeur, eu l’audace de tomber au sol, d’où il continua d’émettre des sons stridents. Après un second grognement, Bruno se leva et éteignit l’objet infernal. C’est d’une humeur massacrante qu’il entreprit de se préparer une tasse de café. Le vacarme de la cafetière ressemblait à un doux ronronnement à ses oreilles après l’insupportable sonnerie du réveil. La tasse fumante à la main, il traîna des pieds jusqu’à la salle de bain. Bruno inspecta son visage dans le miroir. La lumière crue creusait ses traits déjà tirés par une mauvaise nuit. Il haussa les épaules en soupirant. Son père lui disait souvent que l’insomnie était la triste compagne des gens seuls, savait-il seulement à quel point il avait raison, se demanda-t-il en se glissant sous la douche.

Le parking était vide excepté quelques voitures garées dans la zone réservée aux employés du centre commercial, à l’arrière du bâtiment, à côté des conteneurs pleins à craquer ce matin-là. Bruno poussa la porte qui s’ouvrit en grinçant. Il se dirigea vers les vestiaires. Un homme grand et maigre était en train d’enfiler une veste aux couleurs de l’entreprise. Bruno le salua d’un signe de main.
– C’est vous le Père Noël ? demanda-t-il en boutonnant sa veste.
– Pour une semaine oui.
Il tourna le dos à l’employé pour lui signifier qu’il ne souhaitait pas poursuivre cette conversation trop matinale à son goût. Mais le jeune homme était d’humeur jouasse et ignorant le message implicite s’approcha de lui.
– J’étais en repos ces derniers jours, expliqua-t-il tout en s’asseyant sur le banc, j’avais peur que vous ayez terminé votre mission avant que j’aie eu le temps de prendre une photo avec vous.
Bruno haussa un sourcil et dévisagea le jeune homme.
– Tu n’es pas un peu vieux pour faire une photo avec le Père Noël ?
– Bien sûr que non ! répondit-il. Mais je le suis sûrement pour m’asseoir sur vos genoux, ajouta le jeune homme avant de s’esclaffer.
Il hésita quelques secondes puis se tourna à nouveau vers l’homme qui bouclait la ceinture de son déguisement.
– Sérieusement m’sieur, on peut faire une photo avant l’ouverture ?
Comprenant que le jeune homme ne lâcherait l’affaire pas avant d’obtenir gain de cause, Bruno accepta. Ils se rendirent ensemble au stand, allumèrent automates et lumières, puis prirent la précieuse photographie.
– Merci m’sieur, elle est pour ma mère. Je n’avais pas de vrai cadeau pour ce soir, faut dire qu’ils ne payent pas très bien ici… se justifia-t-il en se grattant l’arrière de la tête d’un air penaud. Je lui ai pris une boite de chocolat aussi ! Vous croyez qu’elle sera contente ?
Il se dandinait d’un pied sur l’autre, devant le fauteuil d’où Bruno le regardait déconcerté. Il prit soudainement son rôle à cœur.
– Il n’y a pas de doute, elle va adorer tes cadeaux, lui répondit-il de sa voix la plus rassurante puis souriant il ajouta, joyeux réveillon jeune homme !
– Merci, joyeux réveillon aussi m’sieur ! s’exclama l’employé visiblement soulagé, qui s’éloignait déjà en agitant joyeusement sa photographie.

Bruno trouvait le fauteuil particulièrement inconfortable. Voilà sept années qu’il jouait le rôle du Père Noël dans les centres commerciaux et c’était la première fois que cet emploi lui paraissait aussi difficile. Outre ce manque de confort, les courants d’air glacés et les insupportables chants de Noël lui donnaient la migraine. Il eut à peine le temps de trouver une position acceptable qu’une petite fille en robe rouge grimpa sur ses genoux. Il lui sourit et lui demanda si elle avait bien été sage. L’enfant se tordit les doigts, lança un regard à sa mère, qui lui fit un oui de la tête. Ses petites joues se colorèrent de rose, elle répondit timidement qu’elle avait en effet été sage.
– Qu’as-tu commandé ma grande ? demanda Bruno,
Rougissant de plus belle, elle prit une grande inspiration et répondit avec une solennité qui contrastait avec son jeune âge.
– Je voudrais avoir un chien, mais maman dit qu’on ne peut pas avoir un animal, alors j’aimerais bien avoir un chien en peluche et aussi je voudrais bien avoir…
– Doucement doucement, Bruno tapota sur son épaule pour la calmer, tu as dit un chien en peluche, c’est ça ?
– Oui Père Noël, je voudrais aussi…
Bien qu’il appréciait les enfants et ne souhaitait en aucun cas les décevoir, la politique de l’agence était stricte, il devait atteindre un certain nombre de photographies dans la journée pour ne pas voir son salaire amputé, par conséquent il décida d’écourter l’énumération de la liste.
– Un chien en peluche, c’est noté ! Maintenant regarde le lutin et sourit.

Le flash jaillit de l’appareil. La mère, enchantée, vint reprendre sa fille. Bruno inspecta d’un rapide coup d’œil les alentours et constata avec soulagement que plus personne n’attendait devant son stand. Vérifiant l’heure sur sa montre, il décida de s’octroyer une pause méritée. Il posa un écriteau sur le siège et sortit à l’arrière du magasin où quelques employés frissonnants étaient en train de boire du café dans des gobelets en plastique. Il s’adossa contre un mur, près des poubelles, tira sur sa fausse barbe jusqu’à la placer sous son menton et glissa une cigarette entre ses lèvres. Il regarda le groupe s’en aller. Un peu de silence ne me fera pas de mal, songea-t-il, en se massant les tempes. Le destin en avait décidé autrement. De petits pas rapides se firent entendre dans la cour. La fillette à la robe rouge se pressait vers lui. Il tressauta et essaya maladroitement de replacer sa fausse barbe.
– C’est bon, dit-elle, je sais que tu n’es pas le vrai Père Noël.
Bruno jeta sa cigarette et l’écrasa sous sa botte.
– Tu as raison, je ne suis pas le vrai, mais c’est un secret, tu dois le garder, c’est d’accord ? lui demanda l’homme déguisé en se baissant pour être à sa hauteur.
La petite accepta d’un signe de tête et lui tendit une enveloppe.
– C’est pour que tu la donnes au vrai Père Noël, ajouta-t-elle en rougissant ce qui semblait être l’une de ses habitudes.
Il prit l’enveloppe et la mit dans la poche de sa veste. L’instant d’après la porte s’ouvrit avec fracas et une femme paniquée fit irruption dans la cour.
– Rose ! Tu es là ! Tu m’as fait peur ! s’exclama-t-elle, entre colère et soulagement.
Elle courut jusqu’à la petite et la tira par le bras, en direction de la porte, sans même jeter un regard à l’homme habillé en Père Noël, qui se relevait avec difficulté.
– Je donnais une lettre au monsieur pour qu’il la passe au Père Noël, s’excusa l’enfant.
– Ne t’éloigne jamais de moi dans les magasins, c’est dangereux Rose.
Bruno fit un clin d’œil à la petite fille qui lui répondit par un sourire complice en suivant sa mère. Il allait également rentrer lorsqu’un faible bruit se fit entendre. Il s’immobilisa et écouta. Ce qui ressemblait à un miaulement s’éleva d’un endroit qu’il estimait être situé près des poubelles. Intrigué, il fit demi-tour. J’espère que dans ce centre commercial de malheur les rats ne savent pas miauler, ronchonna-t-il en inspectant le contenu de la benne la plus proche. Un troisième miaulement s’éleva plus loin, s’approchant du dernier conteneur il vit le chat sortir de sous l’énorme boite et venir à sa rencontre. Maculé de saleté que la tempête de neige avait moins réussit à laver qu’à mouiller, la pauvre bête, qu’il devinait avoir été d’un roux flamboyant, tremblait de froid. Il approcha la main doucement. Sans la moindre hésitation, le chat y frotta sa tête.
– Tu es dans un bien sale état toi, lui dit Bruno en le prenant dans ses bras.
Pour toute réponse, le chat se mit à ronronner.
– Je vais t’amener au chaud, susurra-t-il au félin en entrant dans le bâtiment.

Le chat dormait paisiblement, roulé en boule dans le traîneau décoratif du stand, malgré le vacarme ambiant. Bruno l’avait enveloppé dans son pull qu’il était retourné chercher dans les vestiaires. Il avait songé à y laisser son nouvel ami mais à peine eut-il fermé la porte que des miaulements inquiets avaient retenti. Il avait finalement cédé au chantage du chat et l’avait emmené avec lui. Les heures défilaient et les enfants se succédaient sur les genoux du Père Noël, parfois souriants, parfois larmoyants. Certains tentaient même d’arracher la fausse barbe qu’il portait, ce qui dans d’autres circonstances ne l’aurait pas dérangé, car il supportait difficilement le contact avec les poils synthétiques. La moustache était plus incommodante encore, elle lui chatouillait le nez le faisant régulièrement éternuer. En professionnel de l’animation, comme il aimait le dire, il restait souriant et gardait du mieux possible son ton enjoué de Père Noël.

Les clients se firent de plus en plus rares au stand. L’heure avançait et tous souhaitaient rentrer chez eux pour commencer les préparatifs du réveillon. Un homme s’approcha de lui à grandes enjambées.
– Comment se passe la journée ? Beaucoup de photos ? demanda l’homme dont l’impolitesse énerva instantanément Bruno.
– Bonjour Monsieur le directeur, répondit-il les mâchoires serrées en tendant la main.
Devant l’immobilité de l’homme en costume, il finit par abdiquer et laissa retomber sa main.
– Oui il y a eu beaucoup de visite sur le stand aujourd’hui.
Le félin roux qui n’avait jusqu’ici pas bougé d’un poil, se mit à miauler doucement.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? s’agaça le directeur en regardant par-dessus l’épaule du Père Noël qui tentait tant bien que mal de dissimuler l’intrus. Vous n’avez tout de même pas osé ramener une saloperie de chat sur le stand ! Mais, regardez-moi ça, il est tout pouilleux !
L’homme s’avança vers le traîneau, le chat feula le faisant immédiatement reculer. Revenu à une distance suffisante pour se sentir en relative sécurité il s’adressa à Bruno.
– Il est dangereux cet animal ! Il pue en plus, c’est une infection ! Vous êtes complètement inconscient ma parole ! Ramener une bête sauvage ici, on aura tout vu, s’égosilla-t-il. Et vous avez pensé aux allergies ? Et s’il avait des maladies ? S’il avait blessé un gosse ?! L’agence va m’entendre, je vous le garantis !
Agitant rageusement son index devant le nez de Bruno, il finit par sortir son téléphone portable et composa un numéro. Le Père Noël lança un regard consterné au chat, en lui chuchotant qu’il avait choisi le mauvais moment pour se manifester. Le directeur quant à lui, faisait les cents pas, l’oreille collée à son mobile.
– Oui, un chat, vous avez bien entendu ! Comment ça vous ne pouvez pas rembourser ? Vous vous rendez compte ? Un chat sale, sauvage et agressif, dans nos locaux.
Le visage du directeur avait viré au cramoisi, une veine palpitait sur sa tempe. Il s’époumonait dans le microphone de l’appareil. Bruno eut pitié de la personne à l’autre bout du fil. Certainement Alice, songea-t-il, la réceptionniste. Une jeune fille souriante et gentille, qui ne méritait aucunement qu’on s’acharne sur elle de la sorte.
– Monsieur le directeur, l’appela Bruno en lui tapant doucement sur l’épaule, Monsieur le directeur, insista-t-il. Je vais amener ce chat dans les vestiaires, rassurez-vous.
– Ne croyez pas que vous allez vous en sortir si facilement, vociféra-t-il avant de raccrocher. Bien entendu que vous allez le virer d’ici ! Et immédiatement !
Il tourna les talons et partit en rouspétant, il prit tout de même le temps de proférer une dernière menace.
– Si l’agence refuse de me dédommager, le manque à gagner sera prélevé sur votre salaire. Vous aussi, ne croyez pas vous en sortir si facilement.
Bruno récupéra le chat tout ébouriffé dans le traîneau.
– Bravo, grâce à toi, aucun de nous deux n’aura de crevette pour le réveillon, lui dit-il en lui caressant la tête.
Le chat se blottit contre l’homme et se laissa porter jusqu’aux vestiaires où il fut délicatement déposé sur un banc.
– Je reviens dans… Bruno regarda sa montre avant de continuer, une petite demi-heure. Reste sage, je passerais t’acheter des croquettes avant qu’on fiche le camp d’ici.
Il referma la porte en priant pour que le temps passe vite. L’idée de laisser l’animal seul lui tordait l’estomac. Heureusement, quand il revint, le félin patientait toujours au même endroit.

Bruno déposa le chat sur le siège passager et démarra la voiture.
– Il va falloir te trouver un nom maintenant. Qu’est-ce que tu dis de Santa ? questionna-t-il en lui lançant un regard. Non, ça ne te va pas. Peut-être que Claus te convient mieux.
À son grand étonnement le chat répondit par un miaulement.
– Bien, c’est officiel, tu t’appelles Claus. Grâce à notre rencontre aucun de nous deux ne passera le réveillon seul.
Bruno se mit à siffloter gaiement, malgré la circulation ralentie par la neige qui tombait encore en abondance. Rien ne pourrait entacher sa bonne humeur désormais.
– Finalement, j’ai acheté des crevettes. Tu as de la chance mon petit Claus ! Elles étaient en promotion, puis je te trouve maigrichon. Il te faut un peu de graisse si tu veux passer l’hiver mon petit.
Le chat était attentif aux paroles de son nouveau maître. Il le regardait conduire, poussant régulièrement des miaulements pour lui montrer sa reconnaissance. Bruno se gara dans une rue non loin de son appartement. Il sortit le chat de la voiture en s’assurant qu’il soit bien emmailloté dans le pull qu’il lui avait cédé. Il marchait doucement en veillant à ne pas glisser sur les plaques de verglas. En passant près d’un réverbère, il remarqua une affiche signalant la disparition, depuis plusieurs jours, d’un chat roux nommé Drufus. Pris d’un doute Bruno étudia à tour de rôle le chat qu’il tenait dans ses bras et celui de l’affiche. C’est à contrecœur qu’il arracha le numéro de téléphone de la propriétaire et le glissa dans la poche de son manteau.

De retour dans son appartement, Bruno déposa le chat et lui servit un bol de croquettes. Il rangea ses maigres courses et se résigna à sortir son téléphone. Il regarda l’animal qui mangeait goulûment puis pianota le numéro noté sur le morceau de papier froissé. Il écouta les sonneries, espérant honteusement que personne ne décroche.
– Allô ! Allô ! C’est qui à l’appareil ? questionna la voix d’une dame âgée.
– Bonsoir Madame, je crois que j’ai retrouvé votre chat Drufus, déclara-t-il en observant le petit chat qui se léchait les babines rassasié.
– Mais allons bon, que racontez-vous ?
– J’ai dit que j’ai retrouvé votre chat madame, il est…
– Il est sur le fauteuil, mon Drufus. Peu importe quel chat vous avez trouvé ce n’est certainement pas le mien, ajouta-t-elle avec fermeté.
– Je vois, je suis navré de vous avoir dérangée.
– Mais non, ce n’est rien. Bon réveillon monsieur.
Il raccrocha avec soulagement. Claus, vient se frotter à ses jambes. Il prit le chat dans ses bras et le caressa avec tendresse.
– Puisque tu es bien Claus et pas Drufus, je propose que l’on commence à fêter le réveillon ! Tu devrais faire ta toilette pendant que je nous prépare des crevettes. Le directeur avait raison sur un point, tu ne sens pas très bon, plaisanta-t-il en se levant pour cuisiner.
Le chat sauta sur le canapé et entreprit le nettoyage de son pelage. C’est d’ailleurs ensemble sur ce même canapé, à manger des crevettes décortiquées que les deux nouveaux amis passèrent leur réveillon de Noël et les suivants.

Bonne lecture.
©SignéC

Les pique-assiettes

Le printemps tant attendu était enfin là. Les rayons de soleil avaient chassé le froid, l’herbe était verte et tendre. Les pâquerettes s’épanouissaient sous les ailes des papillons à peine sortis de leurs chrysalides. Mes amies et moi arpentions le chemin de terre en quête de l’endroit le plus propice à un pique-nique. Galvanisées par la clémence du temps et la gourmandise, elles avançaient rapidement. Je suivais difficilement la cadence, déconcentrée par le ballet des hirondelles dans le ciel et la multitude de parfums qui me parvenaient.

Finalement satisfaites, mes amies s’arrêtèrent dans un coin d’herbe inondé de soleil. Des œillets commençaient à éclore, leurs couleurs éclatantes accentuaient ma bonne humeur. J’observais les filles déplier la nappe et la poser sur le sol. Installée dans l’herbe avec mes amies, j’avais hâte que le festin commence.

Elles sortaient de leur panier en osier divers plats. Je suivais les opérations de près. Les uns après les autres les mets étaient déposés sur la nappe. J’inspirais profondément afin de mieux capturer l’odeur de sucre qui flottait dans l’air. Je ne savais pas par où commencer. L’une de mes amies s’est dirigée vers une carafe d’eau pétillante où tournaient doucement des billes de melon et des glaçons. En prenant garde que les humains ne repèrent pas ma présence, je me plaçais à l’ombre d’une assiette. J’étais hypnotisée par ce tourbillon. Les bulles glissaient sur la paroi et éclataient dans un petit bruit. Les boules de melon gravitaient autour des glaçons qui fondaient lentement. Une forme noire attira mon attention. De l’autre côté de la carafe la jeune fourmi escaladait le récipient transparent, je voyais son corps déformé par le liquide et le verre. Je la vis plonger dans l’eau. Morte d’inquiétude je m’approchai. Elle nagea avec aisance dans cette eau tumultueuse, monta sur un bout de melon et croqua dedans avec appétit, ce qui était parfaitement interdit. Nous devions ramener la nourriture à la fourmilière sans nous restaurer en chemin. J’enviais son courage, mais punissais intérieurement sa bêtise. Un morceau de chair orange entre les mandibules, elle effectuait l’ascension en sens inverse. Une main se déplaça au-dessus de ma tête, je me mis à hurler pour prévenir la jeune fourmi de sauter immédiatement à l’eau, elle n’eut pas le temps de réagir. Un doigt l’écrasa sans le moindre regret contre la paroi. Je vis son corps réduit en bouillie sous mes yeux, balancé dans l’herbe négligemment. C’était là, la première perte d’effectif de la journée. Les jeunes fourmis ne connaissaient pas la dangerosité des humains ni leur égoïsme. Ils ne partageaient pas. Si on se trouvait sur leur route ils n’hésitaient pas à nous assassiner. Mon manque de courage m’avait jusqu’ici toujours sauvé la vie. Horrifiée par le massacre qui avait eu lieu sous mes yeux je me forçais à quitter des yeux la carafe et me concentrais à nouveau sur les mets accessibles.

L’âme en peine je retournais vers le bord de la nappe. J’avais besoin d’avoir une vue d’ensemble des lieux afin de trouver les miettes qui étaient transportables. Je passais d’ombre en ombre, me faufilant entre les regards des humaines. Je les entendais rire, elles avaient déjà oublié le crime qu’elles avaient commis.

Mes pas m’avaient mené près d’une salade de fruits où un petit groupe de fourmis s’étaient rejointes. Je m’approchais lentement et observais admirativement la plus téméraire monter en premier sur le saladier. Elle descendit sans difficulté aucune le long de la paroi en verre et atterrit avec grâce sur un grain de raisin dont elle découpa un morceau. La fourmi remonta avec tout autant d’aisance et donna le morceau à l’une de nos sœurs. Celle-ci se dépêcha de repartir sur le chemin de la fourmilière. Le manège se poursuivit quelques minutes. Les fourmis en file indienne avec leur chargement marchaient à bonne allure. Je décidais de me mêler à elles. La fourmi qui découpait les morceaux de fruits fut rejointe par d’autres, qui à leur tour fournissaient des denrées à ramener. J’attendais patiemment, scrutant les morceaux de kiwis, de bananes, de fraises et de raisins qui s’éloignaient de la nappe sur le dos des petites ouvrières. Mon tour fraise arriva. J’attrapais le morceau de fraise que l’on me tendait et commençais à suivre les traces de mes amies. Une bourrasque me fit basculer, le morceau de fraise roula au loin. La peur me força à me jeter sous une assiette. Le saladier de salade s’éleva dans les airs. Plusieurs fourmis étaient prises au piège. Je les voyais tomber dans le liquide sucré et se noyer, ou hurler à l’aide, les antennes dépassant d’entre les morceaux de fruits. J’étais impuissance face à cette nouvelle tragédie. Une cuillère vint prélever des fruits et les mettre dans un autre récipient, cette fois-ci, opaque. Je vis également les humaines appliquer sur leur part une mousse blanche que je reconnu comme étant de la crème chantilly. Subitement je me mis à saliver, en oubliant la récente tragédie. Une fourmi dont c’était la première mission passa à toute vitesse à côté de moi. Avant même que je ne puisse la prévenir, elle fonça vers le bol, monta à toute vitesse et se jeta dans la crème chantilly. Je la vis disparaître, engloutie dans cette substance sucrée. L’horreur suivait souvent l’émerveillement. La gourmandise était la principale cause de la mort de nos jeunes. Je ne pouvais que continuer mon chemin. Les pertes se faisaient de plus en plus conséquentes. Nous n’étions plus beaucoup sur la nappe. Je me remontais le moral en pensant que plusieurs de mes amies avaient eu le temps de fuir les lieux avec leur butin.

Je n’osais plus bouger. Découragée, je m’allongeais dans l’herbe, loin de la nappe. Une coccinelle vient à mes côtés. Je ne la saluais pas, les fourmis n’étaient pas connues pour leur sociabilité. De plus, lorsqu’une coccinelle perdait la vie près d’un de nos repères, elle nous servait de repas. Nous n’étions pas friandes de cadavres d’insectes, nous préférions largement les mets sucrés. Les humains étaient négligents et laissaient fréquemment de la nourriture sur le sol, nous nous empressions toujours de ramasser leurs déchets et de les amener soit à notre reine, soit dans la réserve. Les hivers étaient de moins en moins rudes grâce en partie à eux et leurs mauvaises manières. Ils étaient des adeptes du gâchis. Je ne me plaignais que rarement de ce que nous avions à manger, néanmoins, je me rendais compte que les aliments sur cette nappe étaient d’une qualité bien supérieure à celle que je connaissais. La coccinelle poursuivit son chemin. Il était inutile d’engager un combat contre elle. Elle était bien plus grande que moi et la nourriture ne l’intéressait guère.

Un bourdonnement me fit sortir de la torpeur dans laquelle je me trouvais. Je levais les yeux au ciel. Une abeille volait rapidement, effectuant des ronds au-dessus de la nappe. Soudain les humaines se mirent à hurler. De mon brin d’herbe je regardais la scène. Affolées par l’abeille elles couraient en tout sens. Je saisis l’occasion et courut vers l’assiette la plus proche, sur laquelle reposait une tarte aux pommes. Un signal me parvint. Je n’étais pas la seule à avoir compris que la chance devait être saisie. Plusieurs de mes amies arrivèrent, nous nous dépêchions de couper des morceaux et de les emporter plus loin, faisant fi de la bataille qui opposait l’abeille aux jeunes filles. Le voyage de retour était long, il n’était donc pas judicieux de commencer à l’entreprendre. Mieux valait empiler ce que nous arrivions à voler aux humaines devenues hystériques et revenir les chercher quand le danger serait écarté.

La malchance nous rattrapa. Une des humaines s’était emparée d’une serviette et d’un coup puissant avait étourdie l’abeille. Cette pauvre dernière tomba directement dans la carafe que j’avais observée en arrivant. La fille se dépêcha de balancer le contenu dans l’herbe le plus loin possible. Les biles de melon volèrent, je vis également l’abeille s’écraser au sol. Le calme était revenu dans les rangs. Les humaines s’installèrent à nouveau sur la nappe et commencèrent à ranger la nourriture restante dans leur panier en osier. Heureusement pour nous, la tarte aux pommes que nous emportions par infimes portions était encore à portée.

Une fois que la quantité récoltée nous parut suffisante, nous envoyâmes plusieurs jeunes fourmis alerter la fourmilière de notre besoin de renfort. Les humaines avaient quitté l’endroit. Un morceau de tarte était tombé dans l’herbe et attendait la décomposition sagement. La gourmandise me fit marcher jusqu’à elle, irrémédiablement attirée par le sucre. Je ne pus pas m’empêcher de prendre une bouchée. Le gout ne ressemblait à rien que je ne connaissais. Le sucre et la saveur du fruit m’emplirent la bouche. Une fourmi plus grosse que moi me repéra. Je reculais immédiatement et lui montrais ma soumission. J’avais fauté, cela était incontestable. Elle agitait ses mandibules, signe qu’elle comptait m’octroyer une correction. Je reculais encore, apeurée. Alors qu’elle avança vers moi, une forme rose l’ôta de ma vue. Je levais les yeux, abasourdie. Un chien se trouvait près des restes laissés par les humaines. Il avait négligemment mangé la miette que j’avais grignotée et mon agresseur d’un seul coup de langue. Il arracha au sol plusieurs autres fourmis en un rien de temps. Je compris qu’il n’était en rien mon sauveur, mais un autre danger. Nous devions partir le plus vite possible. La perte que nous avions subie était maigre face à la quantité de nourriture que nous avions amassée. La fourmilière saurait s’en contenter.

Je montais prudemment sur un arbuste, à l’abri du chien. Mes antennes s’agitèrent. Les rescapées me rejoignirent en prenant soin d’effectuer un large détour pour ne pas se trouver confrontées au molosse. Nous prîmes chacune un chargement et repartîmes sur le chemin de terre.

Je n’eus pas la chance de pouvoir manger à ma guise ce que nous avions rapporté. Le goût de la tarte à la pomme restait encore dans mon esprit comme un souvenir divin. Les jours qui suivirent les tragédies que j’avais vécu, j’avais pris l’habitude de sortir seule et de fouiller tous les coins d’herbe qui se trouvaient autour de notre repère. Je rêvais de pouvoir à nouveau connaitre le goût des tartes. Les pommes crues étaient bonnes cependant elles n’avaient pas le goût magique des pommes que j’avais goûtées sur la tarte. J’avais entendu les humaines l’appeler « La tarte amandine aux pommes ». J’avais pris soin de transmettre à chaque fourmi croisée le message olfactif de cette merveille, espérant que l’une d’entre elles auraient pu en trouver un morceau.

Lors de mes dernières années de vie, je racontais aux petites fourmis mes aventures. Cette histoire était devenue légende dans la fourmilière. Les enfants se bagarraient, incarnant tantôt le chien, tantôt l’abeille. Malgré mon obstination jamais plus je ne pus goûter à pareille gourmandise. Je ne doutais pas que les générations futures continueraient à chercher le goût d’une tarte que j’avais pu goûter un jour de printemps pendant le plus tragique des pique-niques.

Nouvelle envoyée pour le concours du Festival Gourmand 2017 par Rennes Tourisme.
Thème : Pique-Nique.
©SignéC

Le doute en blanc

Les mains expertes des femmes effectuèrent les derniers ajustements. Elles quittèrent la chambre dans un bruit de talons aiguilles claquant sur le sol et de rires mélodieux. Le soleil, entrait par la fenêtre, projetant des rayons lumineux où dansaient de petites particules de poussières, semblant vouloir illuminer ce moment, le rendre magique. La dernière à quitter la pièce fût celle qui l’avait mise au monde. La femme s’arrêta, une main posée sur le chambranle de la porte. Dans son regard on pouvait lire la fierté, l’émotion, la joie mélangée curieusement à une pointe de peine teintée de nostalgie. Une larme roula sur la joue maternelle tant de fois embrassée. Julia sourit une dernière fois à sa mère, qui avant de refermer la porte lui laissa voir un mouchoir épongeant ses yeux humides d’émotions.

La jeune femme restée seule dans la chambre, soupira d’aise. Les préparatifs étaient terminés à présent. Elle se leva et s’approcha de la fenêtre. Bon nombre de personnes étaient devant l’hôtel, grillant des cigarettes au soleil, discutant de la cérémonie qui approchait, se serrant la main. Des enfants jouaient. Certains sur des bicyclettes, d’autres avec un ballon. Deux petites filles s’entraînaient à danser, leurs robes virevoltant dans l’air printanier. Un bouleau s’épanouissait à côté de la fenêtre, sur ses branches deux moineaux semblaient être au cœur d’une intense discussion. Un papillon voyageait seul dans le ciel, profitant de sa liberté. L’horloge de l’église, visible depuis la chambre, accordait à ses aiguilles le droit de tourner, volant la beauté des femmes et la robustesse des hommes. Julia parcouru la pièce des yeux. Elle se dirigea vers le lit, ses talons émettant un bruit sourd sur le parquet ciré de la pièce. Des bouquets de lilas blancs avaient été placés à son attention. Sur la table de chevet en trônait fièrement un. La jeune femme inspira une bouffée d’air parfumé. L’odeur la fit sourire. Ramenant à son souvenir les premiers jours de printemps dans le jardin familial. Julia resta un moment assise sur le lit, regardant de ses yeux le bouquet et de son esprit ses souvenirs. La balançoire qui grinçait quand elle s’asseyait dessus, les oiseaux qui chantaient dans les arbres, les tartes aux fraises que sa mère préparait pour le goûter, les flaques d’eau boueuse dans le jardin où elle sautait. Elle effleura du doigt une cicatrice sur son bras. Sa blessure de guerre, son souvenir, rien de bien glorieux en somme, elle était tombée de sa bicyclette pile sur un tesson de bouteille. Elle était revenue maculée de sang à la maison, déclenchant un mouvement de panique. Son esprit s’égara ensuite dans les journées pluvieuses, ces jours qu’elle avait passés un livre dans les mains. Les journées d’hiver également, à jouer dans la neige. Les écharpes qui la tenaient au chaud, les pulls en laine qui la démangeaient, les illuminations de Noël, les chants des enfants, le chocolat, beaucoup de chocolat.

Elle pivota et se trouva face à elle-même.
La longue robe blanche de tulle et de dentelle soulignait son élégance. Elle tourna sur elle-même, scruta les détails de son habit. Elle rabattit le voile sur son visage et pris son bouquet. Son reflet ne dessinait plus une éblouissante jeune femme, mais le fantôme de la jeune fille qu’elle avait été, songea-t-elle. Devant le miroir, plus rien ne semblait logique, plus rien ne semblait sûr. Pire encore, plus rien ne semblait joyeux. Elle ôta le voile qui rendait si mélancolique la scène. Les rayons du soleil qui semblaient quelques secondes auparavant vouloir répandre joyeusement sa lumière devinrent insupportables. Ils chauffaient la chambre comme un four, rendant l’odeur du lilas aussi écœurante qu’une flaque d’urine dans une ruelle parisienne. Elle n’avait pas senti le doute arriver. Mais il était là désormais. Son cœur se serra dans sa poitrine. Julia s’interrogea sur son changement subit de sentiments.

Son image devenait floue dans le miroir. La jeune femme porta sa main à ses yeux. Les larmes coulaient en silence. Ses poings se serrèrent, ses genoux se mirent à s’entrechoquer. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’il se passait. Ses émotions néfastes étaient devenues si violentes, si soudainement, qu’elles se matérialisaient en une multitude de serpents glacials dans son ventre. Les reptiles s’agitaient. S’enroulaient sur eux-mêmes, lui mordaient l’estomac, remontaient jusqu’à sa gorge où ils formaient une boule. Elle tentait de les calmer en posant ses mains délicates sur la dentelle de son corsage. Ses yeux balayaient du regard la pièce, comme ils l’avaient fait quelques minutes plus tôt. Elle fut prise de bouffées de chaleur. La panique la gagnait. Peut-être même la folie, pensa-t-elle. Elle cherchait une échappatoire. Mais pour échapper à quoi ? S’interrogea-t-elle.
Il n’y avait rien à fuir. Excepté peut-être, le doute. Comment fuit-on un sentiment ? Le doute s’accrochait à sa chair, à son cerveau, à ses pensées. Il attrapait ses poumons et les écrasait dans sa cage thoracique comme deux vulgaires morceaux de papier qu’un écrivain insatisfait chiffonnait et balançait dans la corbeille à papiers. La pièce semblait se refermer sur elle. Le doute, la panique. La beauté métamorphosée en laideur. La joie en une tristesse infinie. Elle jeta plusieurs regards furtifs à la porte. Imaginant sa main tourner le bouton de la poignée. Elle pouvait en ouvrant délicatement, en se glissant dans le couloir et en fuyant cet hôtel de malheur, fuir également le doute, le chasser en aspirant de l’air pur, laissant la brise printanière l’emporter loin d’elle dans une expiration libératrice. Un sentiment, peut rester dans une pièce se persuada-t-elle.
Julia s’approcha à petits pas mal assurés de la sortie. Sa main se leva lentement et s’arrêta devant la poignée. Une image lui était venue à l’esprit, en un éclair. Un visage. Les serpents s’endormirent instantanément dans une douce chaleur. Il était beau ce visage. Son sourire resplendissait sous la lune, le soir de leur rencontre. Le visage de l’homme avec qui elle partageait sa vie. Sans conteste il était beau. Il était drôle. Et courageux. Elle caressait mentalement du bout des doigts les creux et les bosses de son corps. Julia retourna s’asseoir devant la coiffeuse. Elle ferma les yeux tout en faisant tourner autour de son doigt l’anneau qu’il lui avait passé le jour de sa demande. Son regard était plein de malice et brillant d’intelligence, pensa-t-elle. Des cheveux châtains foncés, des lèvres charnues, des mains douces et habiles. Un esprit vif. Une voix aussi douce qu’une caresse, aussi réconfortante qu’une tasse de chocolat devant une cheminée en hiver. Il la faisait rire. Souvent. Il l’énervait, parfois. Il la faisait pleurer aussi, par ses absences. Julia sourit en se remémorant les souvenirs qu’ils avaient en commun. Les balades à vélo, les danses aux soirées, les pique-niques à la campagne, les baignades à la mer. Les concerts qu’ils avaient été voir ensemble, les films au cinéma, les restaurants, les matins entrelacés, les bains. Elle l’aimait, au tout du moins, en cet instant elle le pensait. Il était vrai qu’il faisait des efforts pour la rendre heureuse, à moins que ce ne fût naturel pour lui. Ils habitaient une petite maison avec un charmant jardin, dans une ville de campagne. Arthur y avait plantés des bégonias, des rosiers et même du lilas, uniquement pour elle. Celle qu’il appelait la femme de sa vie. Sa vie n’en était qu’au commencement, trente années seulement, lui cachait-il une maladie incurable pour avoir l’audace de l’appeler ainsi ? S’interrogea la jeune femme en tordant ses doigts d’une angoisse nouvelle. Il était aussi vrai qu’Arthur avait accepté d’avoir un chien, lui qui les tenait en horreur, pour son bonheur personnel. Il avait capitulé quand elle avait souhaité une destination qu’il ne voulait pas pour les vacances. Il avait également fermé les yeux sur la couleur des murs de la chambre conjugale qu’il n’aimait pourtant pas. Incontestablement, il prenait sur lui. Était-ce ça l’amour, prendre sur soi, accepter des animaux, des couleurs, des vacances que l’on ne souhaite pas ? Elle aussi avait fait des concessions, pris sur elle, oublié des choses qu’elle aimait. Alors, se demanda-t-elle à nouveau, était-ce ça l’amour ? Julia ne savait plus que faire. Se marier à Arthur était ce qu’elle devait faire aujourd’hui, ce qu’elle avait prévu de faire. Elle pensa à Arthur. Se demandant si lui avait des doutes, dans sa propre chambre, affublé de son costume, son père à ses côtés, ses frères. Peut-être avait-il peur de se marier. Peut-être se disait-il que Julia ne devrait pas devenir sa femme.
Elle observa à nouveau son reflet. Une belle femme, blonde, aux yeux d’un bleu éclatant, la taille fine, la peau fraîche comme un pétale de rose. Elle passa ses mains sur sa robe de tulle et de dentelle. Elle avait passé des heures à la choisir en compagnie de sa mère et de sa sœur aînée, cependant, aujourd’hui, cette robe si magnifique lui semblait cousue dans un tissu de mensonges. Brillant d’une façon plus mensongère encore, sa bague de fiançailles. La plus grande des calomnies : ce bout de métal orné d’une pierre promettant une union sous le signe de l’amour. Est-ce qu’ils s’aimaient ? Ils se disaient « Je t’aime », néanmoins, des mots de ne sont que des mots. Ils n’ont de valeur que si on leur en donne. Julia se demanda un morceau de vérité se cachait sous ces mots.

La jeune femme ne savait désormais plus que penser. Elle resta assise là, devant elle-même. Les questions tournaient dans sa tête, cherchant des réponses, les serpents s’agitaient à nouveau dans son ventre. La plus grande des interrogations restait depuis toujours la même pour les femmes sur le point de se rendre à l’église afin de s’unir à un autre être : Fais-je le bon choix ?
Tentant de faire la part des choses. D’endormir le doute, les serpents et l’écrivain insatisfait, elle ramena à sa mémoire les moments où elle l’avait aimé ce bel Arthur, cependant, flottant en bordure de ses pensées, il y avait les moments où elle l’avait détesté ce vil Arthur. Les disputes, les assiettes cassées, les chaises renversées. Puis les excuses, les larmes. Les fleurs, les nuits blanches, les restaurants, la bague, suivis de la routine. Cette routine qui voulait engloutir tous les sentiments de cette planète. Plus elle tentait de réfléchir plus les ficelles de ses souvenirs s’emmêlaient dans sa tête.

Qu’est-ce que l’amour ? Julia sursauta en entendant sa voix prononcer ces mots. Ces horribles mots qui nourrissaient les serpents logés dans son estomac, qui les réveillaient, les agitaient. La jeune femme se mit à rire. Un rire nerveux, aigu, qui sonnait à ses oreilles comme un verre de cristal qui éclatait sur le sol. Elle se leva à nouveau, faisant tomber un vase qui contenait du lilas. Elle ramassa le bouquet, piquant son doigt sur un morceau de verre. Julia jura entre ses dents et porta son doigt ensanglanté à sa bouche. Un goût de fer rampa sur sa langue. La jeune femme grimaça de dégoût.

La cloche de l’église sonna onze fois. Julia devait être dans trente minutes à sa cérémonie de mariage. Elle marcherait au bras de son père, irradiant de bonheur, laissant sa fille à un autre homme. Un homme bien, il en était persuadé. Julia aussi. Un homme bien… Elle se placerait face à lui, ses yeux détaillant son beau visage. Elle écouterait le prêtre, prononcerait une assertion devant des centaines de personnes, devant sa famille, devant des témoins. Le doute n’aurait pas sa place devant ce public difficile. Dans cette chambre, la syllabe fatidique pouvait rester accrochée à ses lèvres. Personne ne la jugerait. Mais pas en bas, dans cette église qui sent le renfermé, les bancs cirés, les cierges à la paraffine, les yeux braqués sur elle. Si son hésitation était remarquée alors un bourdonnement de mécontentement se ferait entendre. Jetant sur Julia et Arthur une honte sans fin.

La jeune femme inspecta son doigt, le sang avait cessé de couler. Elle jeta un regard à travers la vitre. Le temps s’était écoulé plus vite qu’elle ne l’avait souhaité. Plus qu’une dizaine de minutes. Elle devait descendre. Elle devait épouser Arthur. Elle devait. Mais elle ne savait plus si elle en avait envie. Son fou rire reprit. Secouant les serpents, les réchauffant sans pour autant les endormir. Le doute. Le doute l’enroulait dans des bandages, pareille à une momie. Incapable de bouger. Incapable de descendre se marier, tant elle était peu sûre de sa décision.
Julia s’assit sur le lit. Les larmes avaient remplacé le rire. Les perles d’eau salées dégringolaient de ses joues et tombaient sur sa robe en dentelle. Tant d’émotions lui étaient supportables, pourtant le doute, vicieux, ancré profondément dans son cerveau, l’insupportait. Elle retourna près du vase cassé. Ramassa les morceaux. Les jeta dans la poubelle de la salle de bain privative. Ses pleurs ne cessaient plus. Julia retourna à la fenêtre, la foule compacte marchait vers l’église. Plus que cinq minutes. Les gens s’installaient probablement à présent, elle les imaginait, coquilles vides avides de la joie des autres pour oublier un moment leur ennui. Ils n’étaient pas là pour célébrer l’amour des mariés, ils étaient là eux. Hypocrites, pensa-t-elle. Ils étaient venus pour se montrer dans leurs plus beaux habits et laisser de côté quelques temps leur routine. Julia ferma les yeux un instant. Quand elle les ouvrit à nouveau, plus d’enfants, plus d’adultes, même plus de moineau sur la branche, le papillon aussi avait fuit les lieux.

La jeune femme s’approcha de la porte puis recula vivement. Le doute. Les serpents. Les questions. Les gens. Les mensonges. La vérité. L’amour. Porte de l’enfer qu’elle doutait de pouvoir franchir sans perdre son auréole. Les cloches sonnèrent. Un coup seulement. Julia se raidit. Contre la porte, trois coups résonnèrent.
Un homme dans un costume trois pièces attendait devant la porte. Le sourire aux lèvres. Son enfant, sa fille, son amour. Il venait la chercher, l’accompagner vers le nouvel homme de sa vie. Il toqua à nouveau. S’impatienta.
– Julia ?
Sa main frappa à nouveau la porte.
– Julie, ma chérie ?
Il piétinait maintenant. Ses filles avaient pour habitude d’être en retard. Mais tout de même, pas le jour de son mariage ! S’écria-t-il intérieurement. Voyant les aiguilles de sa montre afficher onze heures trente-deux, il prit la décision d’ouvrir la porte.
– Julia ?
Ses yeux tombèrent sur sa fille, allongée sur le lit. Julia semblait dormir, comme lorsqu’elle était encore une enfant. Ses longs cheveux blonds attachés en un chignon sophistiqué, des mèches tombant sur ses épaules. Un léger sourire aux lèvres. Un sentiment d’apaisement se lisait sur ses traits. Une mariée endormie à l’heure de la cérémonie. Il s’approcha de sa fille.
Le doute s’insinua en lui, aussi sournoisement qu’il l’avait fait quelques heures plus tôt dans le cœur de son enfant. Ses yeux scrutèrent le visage de Julia. Ce n’était pas de l’apaisement sur ses traits, mais de la douleur. Son regard descendit jusqu’à ses poignets. Ce n’était pas une rose rouge qu’elle tenait comme il le pensait en entrant. C’était certes une fleur qu’elle s’était faite. C’était la solution à ses doutes. L’homme se jeta sur le corps de Julia, tentant désespérément de la ranimer. Il la secouait, ses boucles blondes remuaient comme les serpents qui avaient élus domicile dans son ventre. Il utilisa les draps pour éponger la substance vitale qui s’échappait des poignets de sa fille. Il hurla regardant ses deux bracelets morbides qu’il ne pourrait jamais lui retirer. Il retira de ses mains un morceau de verre du vase que Julia avait cassé et dont elle s’était servie pour s’épargner un choix qu’elle devait faire. Son ange endormi n’était qu’un mirage. Sa fille Julia, n’était pas éclatante de beauté comme son esprit avait voulu lui faire croire. Elle était étendue là, le front perlé de sueur, la bouche tordue de douleur, de la bile avait coulé sur l’oreiller, la rose rouge muée en une flaque de sang visqueuse et encore chaude. Elle entrouvrit les yeux.
– Papa, ne soit pas triste, tu vas m’accompagner à l’église, comme tu le voulais.
Il hurla de rage, de douleur, de peur. Julia expira une dernière fois. Son père tenta de retenir ce dernier souffle de vie. Ce filet d’air par lequel elle évacuait ses doutes. Elle était morte. Partie dans un endroit, espéra-t-il, meilleur que celui-ci.

Comme prévu pour Julia et Arthur, les deux jeunes gens étaient réunis dans cette église. La femme dans une belle robe, l’homme dans un costume trois pièces. Le prêtre prêt à célébrer. Les personnes présentes pleurant et brisant leur routine. Mais Julia, la belle Julia, était allongée dans cercueil. Les yeux clos. Loin du doute, loin des choix. Arthur caressa une dernière fois la joue de sa fiancée qui ne pourrait jamais devenir sa femme. Une larme tombe et s’écrasa sur les lèvres de la défunte. Le dernier baiser.

Nouvelle envoyée pour le concours du salon du livre de Riantec.
Thème : Le doute.
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