Exercice d’écriture – Thème Noël

Je vous propose un atelier écriture. Bien que je sois principalement une lectrice, j’aime également écrire et souhaite vous faire partager cette seconde passion. 🖋️

L’exercice est simple. Il suffit prendre six mots (vous pouvez utiliser un générateur de mots sur internet comme celui-ci ou demander à quelqu’un de vous les donner) et les inclure dans une histoire autour du thème de Noël. 🎅

Thème : Noël
Nombre de caractères : Minimum 10000 – Maximum 20000 (15481 au total)
Mes mots imposés sont : vieux – animal – genou – robe – graisse – moustache (tous les mots sont inclus)

Il était six heures du matin, un vingt-quatre décembre, lorsque l’alarme se déclencha. Un grognement s’éleva de sous la couverture. Une main en sortit et donna un coup sec sur le réveil. Celui-ci, non content d’avoir réveillé le dormeur, eu l’audace de tomber au sol, d’où il continua d’émettre des sons stridents. Après un second grognement, Bruno se leva et éteignit l’objet infernal. C’est d’une humeur massacrante qu’il entreprit de se préparer une tasse de café. Le vacarme de la cafetière ressemblait à un doux ronronnement à ses oreilles après l’insupportable sonnerie du réveil. La tasse fumante à la main, il traîna des pieds jusqu’à la salle de bain. Bruno inspecta son visage dans le miroir. La lumière crue creusait ses traits déjà tirés par une mauvaise nuit. Il haussa les épaules en soupirant. Son père lui disait souvent que l’insomnie était la triste compagne des gens seuls, savait-il seulement à quel point il avait raison, se demanda-t-il en se glissant sous la douche.

Le parking était vide excepté quelques voitures garées dans la zone réservée aux employés du centre commercial, à l’arrière du bâtiment, à côté des conteneurs pleins à craquer ce matin-là. Bruno poussa la porte qui s’ouvrit en grinçant. Il se dirigea vers les vestiaires. Un homme grand et maigre était en train d’enfiler une veste aux couleurs de l’entreprise. Bruno le salua d’un signe de main.
– C’est vous le Père Noël ? demanda-t-il en boutonnant sa veste.
– Pour une semaine oui.
Il tourna le dos à l’employé pour lui signifier qu’il ne souhaitait pas poursuivre cette conversation trop matinale à son goût. Mais le jeune homme était d’humeur jouasse et ignorant le message implicite s’approcha de lui.
– J’étais en repos ces derniers jours, expliqua-t-il tout en s’asseyant sur le banc, j’avais peur que vous ayez terminé votre mission avant que j’aie eu le temps de prendre une photo avec vous.
Bruno haussa un sourcil et dévisagea le jeune homme.
– Tu n’es pas un peu vieux pour faire une photo avec le Père Noël ?
– Bien sûr que non ! répondit-il. Mais je le suis sûrement pour m’asseoir sur vos genoux, ajouta le jeune homme avant de s’esclaffer.
Il hésita quelques secondes puis se tourna à nouveau vers l’homme qui bouclait la ceinture de son déguisement.
– Sérieusement m’sieur, on peut faire une photo avant l’ouverture ?
Comprenant que le jeune homme ne lâcherait l’affaire pas avant d’obtenir gain de cause, Bruno accepta. Ils se rendirent ensemble au stand, allumèrent automates et lumières, puis prirent la précieuse photographie.
– Merci m’sieur, elle est pour ma mère. Je n’avais pas de vrai cadeau pour ce soir, faut dire qu’ils ne payent pas très bien ici… se justifia-t-il en se grattant l’arrière de la tête d’un air penaud. Je lui ai pris une boite de chocolat aussi ! Vous croyez qu’elle sera contente ?
Il se dandinait d’un pied sur l’autre, devant le fauteuil d’où Bruno le regardait déconcerté. Il prit soudainement son rôle à cœur.
– Il n’y a pas de doute, elle va adorer tes cadeaux, lui répondit-il de sa voix la plus rassurante puis souriant il ajouta, joyeux réveillon jeune homme !
– Merci, joyeux réveillon aussi m’sieur ! s’exclama l’employé visiblement soulagé, qui s’éloignait déjà en agitant joyeusement sa photographie.

Bruno trouvait le fauteuil particulièrement inconfortable. Voilà sept années qu’il jouait le rôle du Père Noël dans les centres commerciaux et c’était la première fois que cet emploi lui paraissait aussi difficile. Outre ce manque de confort, les courants d’air glacés et les insupportables chants de Noël lui donnaient la migraine. Il eut à peine le temps de trouver une position acceptable qu’une petite fille en robe rouge grimpa sur ses genoux. Il lui sourit et lui demanda si elle avait bien été sage. L’enfant se tordit les doigts, lança un regard à sa mère, qui lui fit un oui de la tête. Ses petites joues se colorèrent de rose, elle répondit timidement qu’elle avait en effet été sage.
– Qu’as-tu commandé ma grande ? demanda Bruno,
Rougissant de plus belle, elle prit une grande inspiration et répondit avec une solennité qui contrastait avec son jeune âge.
– Je voudrais avoir un chien, mais maman dit qu’on ne peut pas avoir un animal, alors j’aimerais bien avoir un chien en peluche et aussi je voudrais bien avoir…
– Doucement doucement, Bruno tapota sur son épaule pour la calmer, tu as dit un chien en peluche, c’est ça ?
– Oui Père Noël, je voudrais aussi…
Bien qu’il appréciait les enfants et ne souhaitait en aucun cas les décevoir, la politique de l’agence était stricte, il devait atteindre un certain nombre de photographies dans la journée pour ne pas voir son salaire amputé, par conséquent il décida d’écourter l’énumération de la liste.
– Un chien en peluche, c’est noté ! Maintenant regarde le lutin et sourit.

Le flash jaillit de l’appareil. La mère, enchantée, vint reprendre sa fille. Bruno inspecta d’un rapide coup d’œil les alentours et constata avec soulagement que plus personne n’attendait devant son stand. Vérifiant l’heure sur sa montre, il décida de s’octroyer une pause méritée. Il posa un écriteau sur le siège et sortit à l’arrière du magasin où quelques employés frissonnants étaient en train de boire du café dans des gobelets en plastique. Il s’adossa contre un mur, près des poubelles, tira sur sa fausse barbe jusqu’à la placer sous son menton et glissa une cigarette entre ses lèvres. Il regarda le groupe s’en aller. Un peu de silence ne me fera pas de mal, songea-t-il, en se massant les tempes. Le destin en avait décidé autrement. De petits pas rapides se firent entendre dans la cour. La fillette à la robe rouge se pressait vers lui. Il tressauta et essaya maladroitement de replacer sa fausse barbe.
– C’est bon, dit-elle, je sais que tu n’es pas le vrai Père Noël.
Bruno jeta sa cigarette et l’écrasa sous sa botte.
– Tu as raison, je ne suis pas le vrai, mais c’est un secret, tu dois le garder, c’est d’accord ? lui demanda l’homme déguisé en se baissant pour être à sa hauteur.
La petite accepta d’un signe de tête et lui tendit une enveloppe.
– C’est pour que tu la donnes au vrai Père Noël, ajouta-t-elle en rougissant ce qui semblait être l’une de ses habitudes.
Il prit l’enveloppe et la mit dans la poche de sa veste. L’instant d’après la porte s’ouvrit avec fracas et une femme paniquée fit irruption dans la cour.
– Rose ! Tu es là ! Tu m’as fait peur ! s’exclama-t-elle, entre colère et soulagement.
Elle courut jusqu’à la petite et la tira par le bras, en direction de la porte, sans même jeter un regard à l’homme habillé en Père Noël, qui se relevait avec difficulté.
– Je donnais une lettre au monsieur pour qu’il la passe au Père Noël, s’excusa l’enfant.
– Ne t’éloigne jamais de moi dans les magasins, c’est dangereux Rose.
Bruno fit un clin d’œil à la petite fille qui lui répondit par un sourire complice en suivant sa mère. Il allait également rentrer lorsqu’un faible bruit se fit entendre. Il s’immobilisa et écouta. Ce qui ressemblait à un miaulement s’éleva d’un endroit qu’il estimait être situé près des poubelles. Intrigué, il fit demi-tour. J’espère que dans ce centre commercial de malheur les rats ne savent pas miauler, ronchonna-t-il en inspectant le contenu de la benne la plus proche. Un troisième miaulement s’éleva plus loin, s’approchant du dernier conteneur il vit le chat sortir de sous l’énorme boite et venir à sa rencontre. Maculé de saleté que la tempête de neige avait moins réussit à laver qu’à mouiller, la pauvre bête, qu’il devinait avoir été d’un roux flamboyant, tremblait de froid. Il approcha la main doucement. Sans la moindre hésitation, le chat y frotta sa tête.
– Tu es dans un bien sale état toi, lui dit Bruno en le prenant dans ses bras.
Pour toute réponse, le chat se mit à ronronner.
– Je vais t’amener au chaud, susurra-t-il au félin en entrant dans le bâtiment.

Le chat dormait paisiblement, roulé en boule dans le traîneau décoratif du stand, malgré le vacarme ambiant. Bruno l’avait enveloppé dans son pull qu’il était retourné chercher dans les vestiaires. Il avait songé à y laisser son nouvel ami mais à peine eut-il fermé la porte que des miaulements inquiets avaient retenti. Il avait finalement cédé au chantage du chat et l’avait emmené avec lui. Les heures défilaient et les enfants se succédaient sur les genoux du Père Noël, parfois souriants, parfois larmoyants. Certains tentaient même d’arracher la fausse barbe qu’il portait, ce qui dans d’autres circonstances ne l’aurait pas dérangé, car il supportait difficilement le contact avec les poils synthétiques. La moustache était plus incommodante encore, elle lui chatouillait le nez le faisant régulièrement éternuer. En professionnel de l’animation, comme il aimait le dire, il restait souriant et gardait du mieux possible son ton enjoué de Père Noël.

Les clients se firent de plus en plus rares au stand. L’heure avançait et tous souhaitaient rentrer chez eux pour commencer les préparatifs du réveillon. Un homme s’approcha de lui à grandes enjambées.
– Comment se passe la journée ? Beaucoup de photos ? demanda l’homme dont l’impolitesse énerva instantanément Bruno.
– Bonjour Monsieur le directeur, répondit-il les mâchoires serrées en tendant la main.
Devant l’immobilité de l’homme en costume, il finit par abdiquer et laissa retomber sa main.
– Oui il y a eu beaucoup de visite sur le stand aujourd’hui.
Le félin roux qui n’avait jusqu’ici pas bougé d’un poil, se mit à miauler doucement.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? s’agaça le directeur en regardant par-dessus l’épaule du Père Noël qui tentait tant bien que mal de dissimuler l’intrus. Vous n’avez tout de même pas osé ramener une saloperie de chat sur le stand ! Mais, regardez-moi ça, il est tout pouilleux !
L’homme s’avança vers le traîneau, le chat feula le faisant immédiatement reculer. Revenu à une distance suffisante pour se sentir en relative sécurité il s’adressa à Bruno.
– Il est dangereux cet animal ! Il pue en plus, c’est une infection ! Vous êtes complètement inconscient ma parole ! Ramener une bête sauvage ici, on aura tout vu, s’égosilla-t-il. Et vous avez pensé aux allergies ? Et s’il avait des maladies ? S’il avait blessé un gosse ?! L’agence va m’entendre, je vous le garantis !
Agitant rageusement son index devant le nez de Bruno, il finit par sortir son téléphone portable et composa un numéro. Le Père Noël lança un regard consterné au chat, en lui chuchotant qu’il avait choisi le mauvais moment pour se manifester. Le directeur quant à lui, faisait les cents pas, l’oreille collée à son mobile.
– Oui, un chat, vous avez bien entendu ! Comment ça vous ne pouvez pas rembourser ? Vous vous rendez compte ? Un chat sale, sauvage et agressif, dans nos locaux.
Le visage du directeur avait viré au cramoisi, une veine palpitait sur sa tempe. Il s’époumonait dans le microphone de l’appareil. Bruno eut pitié de la personne à l’autre bout du fil. Certainement Alice, songea-t-il, la réceptionniste. Une jeune fille souriante et gentille, qui ne méritait aucunement qu’on s’acharne sur elle de la sorte.
– Monsieur le directeur, l’appela Bruno en lui tapant doucement sur l’épaule, Monsieur le directeur, insista-t-il. Je vais amener ce chat dans les vestiaires, rassurez-vous.
– Ne croyez pas que vous allez vous en sortir si facilement, vociféra-t-il avant de raccrocher. Bien entendu que vous allez le virer d’ici ! Et immédiatement !
Il tourna les talons et partit en rouspétant, il prit tout de même le temps de proférer une dernière menace.
– Si l’agence refuse de me dédommager, le manque à gagner sera prélevé sur votre salaire. Vous aussi, ne croyez pas vous en sortir si facilement.
Bruno récupéra le chat tout ébouriffé dans le traîneau.
– Bravo, grâce à toi, aucun de nous deux n’aura de crevette pour le réveillon, lui dit-il en lui caressant la tête.
Le chat se blottit contre l’homme et se laissa porter jusqu’aux vestiaires où il fut délicatement déposé sur un banc.
– Je reviens dans… Bruno regarda sa montre avant de continuer, une petite demi-heure. Reste sage, je passerais t’acheter des croquettes avant qu’on fiche le camp d’ici.
Il referma la porte en priant pour que le temps passe vite. L’idée de laisser l’animal seul lui tordait l’estomac. Heureusement, quand il revint, le félin patientait toujours au même endroit.

Bruno déposa le chat sur le siège passager et démarra la voiture.
– Il va falloir te trouver un nom maintenant. Qu’est-ce que tu dis de Santa ? questionna-t-il en lui lançant un regard. Non, ça ne te va pas. Peut-être que Claus te convient mieux.
À son grand étonnement le chat répondit par un miaulement.
– Bien, c’est officiel, tu t’appelles Claus. Grâce à notre rencontre aucun de nous deux ne passera le réveillon seul.
Bruno se mit à siffloter gaiement, malgré la circulation ralentie par la neige qui tombait encore en abondance. Rien ne pourrait entacher sa bonne humeur désormais.
– Finalement, j’ai acheté des crevettes. Tu as de la chance mon petit Claus ! Elles étaient en promotion, puis je te trouve maigrichon. Il te faut un peu de graisse si tu veux passer l’hiver mon petit.
Le chat était attentif aux paroles de son nouveau maître. Il le regardait conduire, poussant régulièrement des miaulements pour lui montrer sa reconnaissance. Bruno se gara dans une rue non loin de son appartement. Il sortit le chat de la voiture en s’assurant qu’il soit bien emmailloté dans le pull qu’il lui avait cédé. Il marchait doucement en veillant à ne pas glisser sur les plaques de verglas. En passant près d’un réverbère, il remarqua une affiche signalant la disparition, depuis plusieurs jours, d’un chat roux nommé Drufus. Pris d’un doute Bruno étudia à tour de rôle le chat qu’il tenait dans ses bras et celui de l’affiche. C’est à contrecœur qu’il arracha le numéro de téléphone de la propriétaire et le glissa dans la poche de son manteau.

De retour dans son appartement, Bruno déposa le chat et lui servit un bol de croquettes. Il rangea ses maigres courses et se résigna à sortir son téléphone. Il regarda l’animal qui mangeait goulûment puis pianota le numéro noté sur le morceau de papier froissé. Il écouta les sonneries, espérant honteusement que personne ne décroche.
– Allô ! Allô ! C’est qui à l’appareil ? questionna la voix d’une dame âgée.
– Bonsoir Madame, je crois que j’ai retrouvé votre chat Drufus, déclara-t-il en observant le petit chat qui se léchait les babines rassasié.
– Mais allons bon, que racontez-vous ?
– J’ai dit que j’ai retrouvé votre chat madame, il est…
– Il est sur le fauteuil, mon Drufus. Peu importe quel chat vous avez trouvé ce n’est certainement pas le mien, ajouta-t-elle avec fermeté.
– Je vois, je suis navré de vous avoir dérangée.
– Mais non, ce n’est rien. Bon réveillon monsieur.
Il raccrocha avec soulagement. Claus, vient se frotter à ses jambes. Il prit le chat dans ses bras et le caressa avec tendresse.
– Puisque tu es bien Claus et pas Drufus, je propose que l’on commence à fêter le réveillon ! Tu devrais faire ta toilette pendant que je nous prépare des crevettes. Le directeur avait raison sur un point, tu ne sens pas très bon, plaisanta-t-il en se levant pour cuisiner.
Le chat sauta sur le canapé et entreprit le nettoyage de son pelage. C’est d’ailleurs ensemble sur ce même canapé, à manger des crevettes décortiquées que les deux nouveaux amis passèrent leur réveillon de Noël et les suivants.

Bonne lecture.
©SignéC

Les pique-assiettes

Le printemps tant attendu était enfin là. Les rayons de soleil avaient chassé le froid, l’herbe était verte et tendre. Les pâquerettes s’épanouissaient sous les ailes des papillons à peine sortis de leurs chrysalides. Mes amies et moi arpentions le chemin de terre en quête de l’endroit le plus propice à un pique-nique. Galvanisées par la clémence du temps et la gourmandise, elles avançaient rapidement. Je suivais difficilement la cadence, déconcentrée par le ballet des hirondelles dans le ciel et la multitude de parfums qui me parvenaient.

Finalement satisfaites, mes amies s’arrêtèrent dans un coin d’herbe inondé de soleil. Des œillets commençaient à éclore, leurs couleurs éclatantes accentuaient ma bonne humeur. J’observais les filles déplier la nappe et la poser sur le sol. Installée dans l’herbe avec mes amies, j’avais hâte que le festin commence.

Elles sortaient de leur panier en osier divers plats. Je suivais les opérations de près. Les uns après les autres les mets étaient déposés sur la nappe. J’inspirais profondément afin de mieux capturer l’odeur de sucre qui flottait dans l’air. Je ne savais pas par où commencer. L’une de mes amies s’est dirigée vers une carafe d’eau pétillante où tournaient doucement des billes de melon et des glaçons. En prenant garde que les humains ne repèrent pas ma présence, je me plaçais à l’ombre d’une assiette. J’étais hypnotisée par ce tourbillon. Les bulles glissaient sur la paroi et éclataient dans un petit bruit. Les boules de melon gravitaient autour des glaçons qui fondaient lentement. Une forme noire attira mon attention. De l’autre côté de la carafe la jeune fourmi escaladait le récipient transparent, je voyais son corps déformé par le liquide et le verre. Je la vis plonger dans l’eau. Morte d’inquiétude je m’approchai. Elle nagea avec aisance dans cette eau tumultueuse, monta sur un bout de melon et croqua dedans avec appétit, ce qui était parfaitement interdit. Nous devions ramener la nourriture à la fourmilière sans nous restaurer en chemin. J’enviais son courage, mais punissais intérieurement sa bêtise. Un morceau de chair orange entre les mandibules, elle effectuait l’ascension en sens inverse. Une main se déplaça au-dessus de ma tête, je me mis à hurler pour prévenir la jeune fourmi de sauter immédiatement à l’eau, elle n’eut pas le temps de réagir. Un doigt l’écrasa sans le moindre regret contre la paroi. Je vis son corps réduit en bouillie sous mes yeux, balancé dans l’herbe négligemment. C’était là, la première perte d’effectif de la journée. Les jeunes fourmis ne connaissaient pas la dangerosité des humains ni leur égoïsme. Ils ne partageaient pas. Si on se trouvait sur leur route ils n’hésitaient pas à nous assassiner. Mon manque de courage m’avait jusqu’ici toujours sauvé la vie. Horrifiée par le massacre qui avait eu lieu sous mes yeux je me forçais à quitter des yeux la carafe et me concentrais à nouveau sur les mets accessibles.

L’âme en peine je retournais vers le bord de la nappe. J’avais besoin d’avoir une vue d’ensemble des lieux afin de trouver les miettes qui étaient transportables. Je passais d’ombre en ombre, me faufilant entre les regards des humaines. Je les entendais rire, elles avaient déjà oublié le crime qu’elles avaient commis.

Mes pas m’avaient mené près d’une salade de fruits où un petit groupe de fourmis s’étaient rejointes. Je m’approchais lentement et observais admirativement la plus téméraire monter en premier sur le saladier. Elle descendit sans difficulté aucune le long de la paroi en verre et atterrit avec grâce sur un grain de raisin dont elle découpa un morceau. La fourmi remonta avec tout autant d’aisance et donna le morceau à l’une de nos sœurs. Celle-ci se dépêcha de repartir sur le chemin de la fourmilière. Le manège se poursuivit quelques minutes. Les fourmis en file indienne avec leur chargement marchaient à bonne allure. Je décidais de me mêler à elles. La fourmi qui découpait les morceaux de fruits fut rejointe par d’autres, qui à leur tour fournissaient des denrées à ramener. J’attendais patiemment, scrutant les morceaux de kiwis, de bananes, de fraises et de raisins qui s’éloignaient de la nappe sur le dos des petites ouvrières. Mon tour fraise arriva. J’attrapais le morceau de fraise que l’on me tendait et commençais à suivre les traces de mes amies. Une bourrasque me fit basculer, le morceau de fraise roula au loin. La peur me força à me jeter sous une assiette. Le saladier de salade s’éleva dans les airs. Plusieurs fourmis étaient prises au piège. Je les voyais tomber dans le liquide sucré et se noyer, ou hurler à l’aide, les antennes dépassant d’entre les morceaux de fruits. J’étais impuissance face à cette nouvelle tragédie. Une cuillère vint prélever des fruits et les mettre dans un autre récipient, cette fois-ci, opaque. Je vis également les humaines appliquer sur leur part une mousse blanche que je reconnu comme étant de la crème chantilly. Subitement je me mis à saliver, en oubliant la récente tragédie. Une fourmi dont c’était la première mission passa à toute vitesse à côté de moi. Avant même que je ne puisse la prévenir, elle fonça vers le bol, monta à toute vitesse et se jeta dans la crème chantilly. Je la vis disparaître, engloutie dans cette substance sucrée. L’horreur suivait souvent l’émerveillement. La gourmandise était la principale cause de la mort de nos jeunes. Je ne pouvais que continuer mon chemin. Les pertes se faisaient de plus en plus conséquentes. Nous n’étions plus beaucoup sur la nappe. Je me remontais le moral en pensant que plusieurs de mes amies avaient eu le temps de fuir les lieux avec leur butin.

Je n’osais plus bouger. Découragée, je m’allongeais dans l’herbe, loin de la nappe. Une coccinelle vient à mes côtés. Je ne la saluais pas, les fourmis n’étaient pas connues pour leur sociabilité. De plus, lorsqu’une coccinelle perdait la vie près d’un de nos repères, elle nous servait de repas. Nous n’étions pas friandes de cadavres d’insectes, nous préférions largement les mets sucrés. Les humains étaient négligents et laissaient fréquemment de la nourriture sur le sol, nous nous empressions toujours de ramasser leurs déchets et de les amener soit à notre reine, soit dans la réserve. Les hivers étaient de moins en moins rudes grâce en partie à eux et leurs mauvaises manières. Ils étaient des adeptes du gâchis. Je ne me plaignais que rarement de ce que nous avions à manger, néanmoins, je me rendais compte que les aliments sur cette nappe étaient d’une qualité bien supérieure à celle que je connaissais. La coccinelle poursuivit son chemin. Il était inutile d’engager un combat contre elle. Elle était bien plus grande que moi et la nourriture ne l’intéressait guère.

Un bourdonnement me fit sortir de la torpeur dans laquelle je me trouvais. Je levais les yeux au ciel. Une abeille volait rapidement, effectuant des ronds au-dessus de la nappe. Soudain les humaines se mirent à hurler. De mon brin d’herbe je regardais la scène. Affolées par l’abeille elles couraient en tout sens. Je saisis l’occasion et courut vers l’assiette la plus proche, sur laquelle reposait une tarte aux pommes. Un signal me parvint. Je n’étais pas la seule à avoir compris que la chance devait être saisie. Plusieurs de mes amies arrivèrent, nous nous dépêchions de couper des morceaux et de les emporter plus loin, faisant fi de la bataille qui opposait l’abeille aux jeunes filles. Le voyage de retour était long, il n’était donc pas judicieux de commencer à l’entreprendre. Mieux valait empiler ce que nous arrivions à voler aux humaines devenues hystériques et revenir les chercher quand le danger serait écarté.

La malchance nous rattrapa. Une des humaines s’était emparée d’une serviette et d’un coup puissant avait étourdie l’abeille. Cette pauvre dernière tomba directement dans la carafe que j’avais observée en arrivant. La fille se dépêcha de balancer le contenu dans l’herbe le plus loin possible. Les biles de melon volèrent, je vis également l’abeille s’écraser au sol. Le calme était revenu dans les rangs. Les humaines s’installèrent à nouveau sur la nappe et commencèrent à ranger la nourriture restante dans leur panier en osier. Heureusement pour nous, la tarte aux pommes que nous emportions par infimes portions était encore à portée.

Une fois que la quantité récoltée nous parut suffisante, nous envoyâmes plusieurs jeunes fourmis alerter la fourmilière de notre besoin de renfort. Les humaines avaient quitté l’endroit. Un morceau de tarte était tombé dans l’herbe et attendait la décomposition sagement. La gourmandise me fit marcher jusqu’à elle, irrémédiablement attirée par le sucre. Je ne pus pas m’empêcher de prendre une bouchée. Le gout ne ressemblait à rien que je ne connaissais. Le sucre et la saveur du fruit m’emplirent la bouche. Une fourmi plus grosse que moi me repéra. Je reculais immédiatement et lui montrais ma soumission. J’avais fauté, cela était incontestable. Elle agitait ses mandibules, signe qu’elle comptait m’octroyer une correction. Je reculais encore, apeurée. Alors qu’elle avança vers moi, une forme rose l’ôta de ma vue. Je levais les yeux, abasourdie. Un chien se trouvait près des restes laissés par les humaines. Il avait négligemment mangé la miette que j’avais grignotée et mon agresseur d’un seul coup de langue. Il arracha au sol plusieurs autres fourmis en un rien de temps. Je compris qu’il n’était en rien mon sauveur, mais un autre danger. Nous devions partir le plus vite possible. La perte que nous avions subie était maigre face à la quantité de nourriture que nous avions amassée. La fourmilière saurait s’en contenter.

Je montais prudemment sur un arbuste, à l’abri du chien. Mes antennes s’agitèrent. Les rescapées me rejoignirent en prenant soin d’effectuer un large détour pour ne pas se trouver confrontées au molosse. Nous prîmes chacune un chargement et repartîmes sur le chemin de terre.

Je n’eus pas la chance de pouvoir manger à ma guise ce que nous avions rapporté. Le goût de la tarte à la pomme restait encore dans mon esprit comme un souvenir divin. Les jours qui suivirent les tragédies que j’avais vécu, j’avais pris l’habitude de sortir seule et de fouiller tous les coins d’herbe qui se trouvaient autour de notre repère. Je rêvais de pouvoir à nouveau connaitre le goût des tartes. Les pommes crues étaient bonnes cependant elles n’avaient pas le goût magique des pommes que j’avais goûtées sur la tarte. J’avais entendu les humaines l’appeler « La tarte amandine aux pommes ». J’avais pris soin de transmettre à chaque fourmi croisée le message olfactif de cette merveille, espérant que l’une d’entre elles auraient pu en trouver un morceau.

Lors de mes dernières années de vie, je racontais aux petites fourmis mes aventures. Cette histoire était devenue légende dans la fourmilière. Les enfants se bagarraient, incarnant tantôt le chien, tantôt l’abeille. Malgré mon obstination jamais plus je ne pus goûter à pareille gourmandise. Je ne doutais pas que les générations futures continueraient à chercher le goût d’une tarte que j’avais pu goûter un jour de printemps pendant le plus tragique des pique-niques.

Nouvelle envoyée pour le concours du Festival Gourmand 2017 par Rennes Tourisme.
Thème : Pique-Nique.
©SignéC

Le doute en blanc

Les mains expertes des femmes effectuèrent les derniers ajustements. Elles quittèrent la chambre dans un bruit de talons aiguilles claquant sur le sol et de rires mélodieux. Le soleil, entrait par la fenêtre, projetant des rayons lumineux où dansaient de petites particules de poussières, semblant vouloir illuminer ce moment, le rendre magique. La dernière à quitter la pièce fût celle qui l’avait mise au monde. La femme s’arrêta, une main posée sur le chambranle de la porte. Dans son regard on pouvait lire la fierté, l’émotion, la joie mélangée curieusement à une pointe de peine teintée de nostalgie. Une larme roula sur la joue maternelle tant de fois embrassée. Julia sourit une dernière fois à sa mère, qui avant de refermer la porte lui laissa voir un mouchoir épongeant ses yeux humides d’émotions.

La jeune femme restée seule dans la chambre, soupira d’aise. Les préparatifs étaient terminés à présent. Elle se leva et s’approcha de la fenêtre. Bon nombre de personnes étaient devant l’hôtel, grillant des cigarettes au soleil, discutant de la cérémonie qui approchait, se serrant la main. Des enfants jouaient. Certains sur des bicyclettes, d’autres avec un ballon. Deux petites filles s’entraînaient à danser, leurs robes virevoltant dans l’air printanier. Un bouleau s’épanouissait à côté de la fenêtre, sur ses branches deux moineaux semblaient être au cœur d’une intense discussion. Un papillon voyageait seul dans le ciel, profitant de sa liberté. L’horloge de l’église, visible depuis la chambre, accordait à ses aiguilles le droit de tourner, volant la beauté des femmes et la robustesse des hommes. Julia parcouru la pièce des yeux. Elle se dirigea vers le lit, ses talons émettant un bruit sourd sur le parquet ciré de la pièce. Des bouquets de lilas blancs avaient été placés à son attention. Sur la table de chevet en trônait fièrement un. La jeune femme inspira une bouffée d’air parfumé. L’odeur la fit sourire. Ramenant à son souvenir les premiers jours de printemps dans le jardin familial. Julia resta un moment assise sur le lit, regardant de ses yeux le bouquet et de son esprit ses souvenirs. La balançoire qui grinçait quand elle s’asseyait dessus, les oiseaux qui chantaient dans les arbres, les tartes aux fraises que sa mère préparait pour le goûter, les flaques d’eau boueuse dans le jardin où elle sautait. Elle effleura du doigt une cicatrice sur son bras. Sa blessure de guerre, son souvenir, rien de bien glorieux en somme, elle était tombée de sa bicyclette pile sur un tesson de bouteille. Elle était revenue maculée de sang à la maison, déclenchant un mouvement de panique. Son esprit s’égara ensuite dans les journées pluvieuses, ces jours qu’elle avait passés un livre dans les mains. Les journées d’hiver également, à jouer dans la neige. Les écharpes qui la tenaient au chaud, les pulls en laine qui la démangeaient, les illuminations de Noël, les chants des enfants, le chocolat, beaucoup de chocolat.

Elle pivota et se trouva face à elle-même.
La longue robe blanche de tulle et de dentelle soulignait son élégance. Elle tourna sur elle-même, scruta les détails de son habit. Elle rabattit le voile sur son visage et pris son bouquet. Son reflet ne dessinait plus une éblouissante jeune femme, mais le fantôme de la jeune fille qu’elle avait été, songea-t-elle. Devant le miroir, plus rien ne semblait logique, plus rien ne semblait sûr. Pire encore, plus rien ne semblait joyeux. Elle ôta le voile qui rendait si mélancolique la scène. Les rayons du soleil qui semblaient quelques secondes auparavant vouloir répandre joyeusement sa lumière devinrent insupportables. Ils chauffaient la chambre comme un four, rendant l’odeur du lilas aussi écœurante qu’une flaque d’urine dans une ruelle parisienne. Elle n’avait pas senti le doute arriver. Mais il était là désormais. Son cœur se serra dans sa poitrine. Julia s’interrogea sur son changement subit de sentiments.

Son image devenait floue dans le miroir. La jeune femme porta sa main à ses yeux. Les larmes coulaient en silence. Ses poings se serrèrent, ses genoux se mirent à s’entrechoquer. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’il se passait. Ses émotions néfastes étaient devenues si violentes, si soudainement, qu’elles se matérialisaient en une multitude de serpents glacials dans son ventre. Les reptiles s’agitaient. S’enroulaient sur eux-mêmes, lui mordaient l’estomac, remontaient jusqu’à sa gorge où ils formaient une boule. Elle tentait de les calmer en posant ses mains délicates sur la dentelle de son corsage. Ses yeux balayaient du regard la pièce, comme ils l’avaient fait quelques minutes plus tôt. Elle fut prise de bouffées de chaleur. La panique la gagnait. Peut-être même la folie, pensa-t-elle. Elle cherchait une échappatoire. Mais pour échapper à quoi ? S’interrogea-t-elle.
Il n’y avait rien à fuir. Excepté peut-être, le doute. Comment fuit-on un sentiment ? Le doute s’accrochait à sa chair, à son cerveau, à ses pensées. Il attrapait ses poumons et les écrasait dans sa cage thoracique comme deux vulgaires morceaux de papier qu’un écrivain insatisfait chiffonnait et balançait dans la corbeille à papiers. La pièce semblait se refermer sur elle. Le doute, la panique. La beauté métamorphosée en laideur. La joie en une tristesse infinie. Elle jeta plusieurs regards furtifs à la porte. Imaginant sa main tourner le bouton de la poignée. Elle pouvait en ouvrant délicatement, en se glissant dans le couloir et en fuyant cet hôtel de malheur, fuir également le doute, le chasser en aspirant de l’air pur, laissant la brise printanière l’emporter loin d’elle dans une expiration libératrice. Un sentiment, peut rester dans une pièce se persuada-t-elle.
Julia s’approcha à petits pas mal assurés de la sortie. Sa main se leva lentement et s’arrêta devant la poignée. Une image lui était venue à l’esprit, en un éclair. Un visage. Les serpents s’endormirent instantanément dans une douce chaleur. Il était beau ce visage. Son sourire resplendissait sous la lune, le soir de leur rencontre. Le visage de l’homme avec qui elle partageait sa vie. Sans conteste il était beau. Il était drôle. Et courageux. Elle caressait mentalement du bout des doigts les creux et les bosses de son corps. Julia retourna s’asseoir devant la coiffeuse. Elle ferma les yeux tout en faisant tourner autour de son doigt l’anneau qu’il lui avait passé le jour de sa demande. Son regard était plein de malice et brillant d’intelligence, pensa-t-elle. Des cheveux châtains foncés, des lèvres charnues, des mains douces et habiles. Un esprit vif. Une voix aussi douce qu’une caresse, aussi réconfortante qu’une tasse de chocolat devant une cheminée en hiver. Il la faisait rire. Souvent. Il l’énervait, parfois. Il la faisait pleurer aussi, par ses absences. Julia sourit en se remémorant les souvenirs qu’ils avaient en commun. Les balades à vélo, les danses aux soirées, les pique-niques à la campagne, les baignades à la mer. Les concerts qu’ils avaient été voir ensemble, les films au cinéma, les restaurants, les matins entrelacés, les bains. Elle l’aimait, au tout du moins, en cet instant elle le pensait. Il était vrai qu’il faisait des efforts pour la rendre heureuse, à moins que ce ne fût naturel pour lui. Ils habitaient une petite maison avec un charmant jardin, dans une ville de campagne. Arthur y avait plantés des bégonias, des rosiers et même du lilas, uniquement pour elle. Celle qu’il appelait la femme de sa vie. Sa vie n’en était qu’au commencement, trente années seulement, lui cachait-il une maladie incurable pour avoir l’audace de l’appeler ainsi ? S’interrogea la jeune femme en tordant ses doigts d’une angoisse nouvelle. Il était aussi vrai qu’Arthur avait accepté d’avoir un chien, lui qui les tenait en horreur, pour son bonheur personnel. Il avait capitulé quand elle avait souhaité une destination qu’il ne voulait pas pour les vacances. Il avait également fermé les yeux sur la couleur des murs de la chambre conjugale qu’il n’aimait pourtant pas. Incontestablement, il prenait sur lui. Était-ce ça l’amour, prendre sur soi, accepter des animaux, des couleurs, des vacances que l’on ne souhaite pas ? Elle aussi avait fait des concessions, pris sur elle, oublié des choses qu’elle aimait. Alors, se demanda-t-elle à nouveau, était-ce ça l’amour ? Julia ne savait plus que faire. Se marier à Arthur était ce qu’elle devait faire aujourd’hui, ce qu’elle avait prévu de faire. Elle pensa à Arthur. Se demandant si lui avait des doutes, dans sa propre chambre, affublé de son costume, son père à ses côtés, ses frères. Peut-être avait-il peur de se marier. Peut-être se disait-il que Julia ne devrait pas devenir sa femme.
Elle observa à nouveau son reflet. Une belle femme, blonde, aux yeux d’un bleu éclatant, la taille fine, la peau fraîche comme un pétale de rose. Elle passa ses mains sur sa robe de tulle et de dentelle. Elle avait passé des heures à la choisir en compagnie de sa mère et de sa sœur aînée, cependant, aujourd’hui, cette robe si magnifique lui semblait cousue dans un tissu de mensonges. Brillant d’une façon plus mensongère encore, sa bague de fiançailles. La plus grande des calomnies : ce bout de métal orné d’une pierre promettant une union sous le signe de l’amour. Est-ce qu’ils s’aimaient ? Ils se disaient « Je t’aime », néanmoins, des mots de ne sont que des mots. Ils n’ont de valeur que si on leur en donne. Julia se demanda un morceau de vérité se cachait sous ces mots.

La jeune femme ne savait désormais plus que penser. Elle resta assise là, devant elle-même. Les questions tournaient dans sa tête, cherchant des réponses, les serpents s’agitaient à nouveau dans son ventre. La plus grande des interrogations restait depuis toujours la même pour les femmes sur le point de se rendre à l’église afin de s’unir à un autre être : Fais-je le bon choix ?
Tentant de faire la part des choses. D’endormir le doute, les serpents et l’écrivain insatisfait, elle ramena à sa mémoire les moments où elle l’avait aimé ce bel Arthur, cependant, flottant en bordure de ses pensées, il y avait les moments où elle l’avait détesté ce vil Arthur. Les disputes, les assiettes cassées, les chaises renversées. Puis les excuses, les larmes. Les fleurs, les nuits blanches, les restaurants, la bague, suivis de la routine. Cette routine qui voulait engloutir tous les sentiments de cette planète. Plus elle tentait de réfléchir plus les ficelles de ses souvenirs s’emmêlaient dans sa tête.

Qu’est-ce que l’amour ? Julia sursauta en entendant sa voix prononcer ces mots. Ces horribles mots qui nourrissaient les serpents logés dans son estomac, qui les réveillaient, les agitaient. La jeune femme se mit à rire. Un rire nerveux, aigu, qui sonnait à ses oreilles comme un verre de cristal qui éclatait sur le sol. Elle se leva à nouveau, faisant tomber un vase qui contenait du lilas. Elle ramassa le bouquet, piquant son doigt sur un morceau de verre. Julia jura entre ses dents et porta son doigt ensanglanté à sa bouche. Un goût de fer rampa sur sa langue. La jeune femme grimaça de dégoût.

La cloche de l’église sonna onze fois. Julia devait être dans trente minutes à sa cérémonie de mariage. Elle marcherait au bras de son père, irradiant de bonheur, laissant sa fille à un autre homme. Un homme bien, il en était persuadé. Julia aussi. Un homme bien… Elle se placerait face à lui, ses yeux détaillant son beau visage. Elle écouterait le prêtre, prononcerait une assertion devant des centaines de personnes, devant sa famille, devant des témoins. Le doute n’aurait pas sa place devant ce public difficile. Dans cette chambre, la syllabe fatidique pouvait rester accrochée à ses lèvres. Personne ne la jugerait. Mais pas en bas, dans cette église qui sent le renfermé, les bancs cirés, les cierges à la paraffine, les yeux braqués sur elle. Si son hésitation était remarquée alors un bourdonnement de mécontentement se ferait entendre. Jetant sur Julia et Arthur une honte sans fin.

La jeune femme inspecta son doigt, le sang avait cessé de couler. Elle jeta un regard à travers la vitre. Le temps s’était écoulé plus vite qu’elle ne l’avait souhaité. Plus qu’une dizaine de minutes. Elle devait descendre. Elle devait épouser Arthur. Elle devait. Mais elle ne savait plus si elle en avait envie. Son fou rire reprit. Secouant les serpents, les réchauffant sans pour autant les endormir. Le doute. Le doute l’enroulait dans des bandages, pareille à une momie. Incapable de bouger. Incapable de descendre se marier, tant elle était peu sûre de sa décision.
Julia s’assit sur le lit. Les larmes avaient remplacé le rire. Les perles d’eau salées dégringolaient de ses joues et tombaient sur sa robe en dentelle. Tant d’émotions lui étaient supportables, pourtant le doute, vicieux, ancré profondément dans son cerveau, l’insupportait. Elle retourna près du vase cassé. Ramassa les morceaux. Les jeta dans la poubelle de la salle de bain privative. Ses pleurs ne cessaient plus. Julia retourna à la fenêtre, la foule compacte marchait vers l’église. Plus que cinq minutes. Les gens s’installaient probablement à présent, elle les imaginait, coquilles vides avides de la joie des autres pour oublier un moment leur ennui. Ils n’étaient pas là pour célébrer l’amour des mariés, ils étaient là eux. Hypocrites, pensa-t-elle. Ils étaient venus pour se montrer dans leurs plus beaux habits et laisser de côté quelques temps leur routine. Julia ferma les yeux un instant. Quand elle les ouvrit à nouveau, plus d’enfants, plus d’adultes, même plus de moineau sur la branche, le papillon aussi avait fuit les lieux.

La jeune femme s’approcha de la porte puis recula vivement. Le doute. Les serpents. Les questions. Les gens. Les mensonges. La vérité. L’amour. Porte de l’enfer qu’elle doutait de pouvoir franchir sans perdre son auréole. Les cloches sonnèrent. Un coup seulement. Julia se raidit. Contre la porte, trois coups résonnèrent.
Un homme dans un costume trois pièces attendait devant la porte. Le sourire aux lèvres. Son enfant, sa fille, son amour. Il venait la chercher, l’accompagner vers le nouvel homme de sa vie. Il toqua à nouveau. S’impatienta.
– Julia ?
Sa main frappa à nouveau la porte.
– Julie, ma chérie ?
Il piétinait maintenant. Ses filles avaient pour habitude d’être en retard. Mais tout de même, pas le jour de son mariage ! S’écria-t-il intérieurement. Voyant les aiguilles de sa montre afficher onze heures trente-deux, il prit la décision d’ouvrir la porte.
– Julia ?
Ses yeux tombèrent sur sa fille, allongée sur le lit. Julia semblait dormir, comme lorsqu’elle était encore une enfant. Ses longs cheveux blonds attachés en un chignon sophistiqué, des mèches tombant sur ses épaules. Un léger sourire aux lèvres. Un sentiment d’apaisement se lisait sur ses traits. Une mariée endormie à l’heure de la cérémonie. Il s’approcha de sa fille.
Le doute s’insinua en lui, aussi sournoisement qu’il l’avait fait quelques heures plus tôt dans le cœur de son enfant. Ses yeux scrutèrent le visage de Julia. Ce n’était pas de l’apaisement sur ses traits, mais de la douleur. Son regard descendit jusqu’à ses poignets. Ce n’était pas une rose rouge qu’elle tenait comme il le pensait en entrant. C’était certes une fleur qu’elle s’était faite. C’était la solution à ses doutes. L’homme se jeta sur le corps de Julia, tentant désespérément de la ranimer. Il la secouait, ses boucles blondes remuaient comme les serpents qui avaient élus domicile dans son ventre. Il utilisa les draps pour éponger la substance vitale qui s’échappait des poignets de sa fille. Il hurla regardant ses deux bracelets morbides qu’il ne pourrait jamais lui retirer. Il retira de ses mains un morceau de verre du vase que Julia avait cassé et dont elle s’était servie pour s’épargner un choix qu’elle devait faire. Son ange endormi n’était qu’un mirage. Sa fille Julia, n’était pas éclatante de beauté comme son esprit avait voulu lui faire croire. Elle était étendue là, le front perlé de sueur, la bouche tordue de douleur, de la bile avait coulé sur l’oreiller, la rose rouge muée en une flaque de sang visqueuse et encore chaude. Elle entrouvrit les yeux.
– Papa, ne soit pas triste, tu vas m’accompagner à l’église, comme tu le voulais.
Il hurla de rage, de douleur, de peur. Julia expira une dernière fois. Son père tenta de retenir ce dernier souffle de vie. Ce filet d’air par lequel elle évacuait ses doutes. Elle était morte. Partie dans un endroit, espéra-t-il, meilleur que celui-ci.

Comme prévu pour Julia et Arthur, les deux jeunes gens étaient réunis dans cette église. La femme dans une belle robe, l’homme dans un costume trois pièces. Le prêtre prêt à célébrer. Les personnes présentes pleurant et brisant leur routine. Mais Julia, la belle Julia, était allongée dans cercueil. Les yeux clos. Loin du doute, loin des choix. Arthur caressa une dernière fois la joue de sa fiancée qui ne pourrait jamais devenir sa femme. Une larme tombe et s’écrasa sur les lèvres de la défunte. Le dernier baiser.

Nouvelle envoyée pour le concours du salon du livre de Riantec.
Thème : Le doute.
©SignéC

Faites de beaux rêves

La luminosité des écrans lui agressait les yeux. Il avait eu une longue journée, la quatrième de son stage au « Centre normand d’étude du sommeil ». N’étant pas sa branche de prédilection, Thomas avait dû reprendre tous les cours sur les troubles du sommeil qu’on lui avait dispensé à l’université. En effet, le jeune homme avait commencé ces études pour devenir dentiste. Le docteur Blanchard, son tuteur, était assit à côté de lui, surveillant les données qui s’affichaient.
– Vous avez eu le temps d’étudier les phases de sommeil jeune homme ? lui demanda-t-il.
– En partie oui, répondit Thomas.
Le docteur se gratta la barbe négligemment puis regarda le stagiaire par-dessus ses lunettes.
– Et les dossiers de nos cinq patients ?
– Oui également.
Thomas tenta de se remémorer les informations qu’il avait collectées, les dossiers n’étaient pas épais, si bien qu’il avait pu retenir la quasi-totalité. Trois d’entre eux étaient atteints de dépression et sous traitement médicamenteux, les deux autres présentaient des troubles anxieux. Mais leur point commun était que les patients en observation ce soir-là subissaient des paralysies du sommeil.
– Pouvez-vous me dire dans quelles phases sont les cinq patients d’après l’enregistrement polysomnographique ?
Thomas regarda les courbes affichées sur son écran. Une bouffée de stress monta en lui. Il y avait diverses données, trop à son goût. Tout le matériel possible pour étudier le sommeil des patients avait été installé dans les salles où ils dormaient, ou tout du moins tentaient de dormir. Retranscrites sur son écran d’ordinateur il y avait les informations des capteurs cérébraux pour l’électroencéphalogramme, des détecteurs de mouvements des yeux, des détecteurs de contraction musculaire, ainsi que des caméras thermiques et nocturne.
– La patiente numéro un est en sommeil profond, commença-t-il timidement.
– Exact. Le patient numéro deux qui est dans la même pièce ?
– Il est en phase de sommeil paradoxal. Ainsi que les patients trois et quatre. Le cinquième…
Thomas se mordit la lèvre. Les courbes ne ressemblaient pas à celles qu’il avait étudiées.
– Il vous pose problème ? C’est pourtant simple, il est éveillé. Cependant, c’est une très bonne analyse jeune homme.
L’horloge de l’ordinateur indiquait minuit et cinq minutes. Thomas mit sa main devant sa bouche et bâilla. Il avait ingurgité plusieurs cafés sans en ressentir les effets. Il ouvrit son thermos et vida le restant du précieux liquide noir dans sa tasse vide s’attirant un regard désapprobateur du docteur.
– C’est une très mauvaise habitude qui nuit au sommeil que vous avez là.
– J’en ai conscience docteur, mais je n’arrive plus à tenir debout.
– Tant mieux, vous êtes assit.
Thomas esquissa un sourire. Les infirmières lui avaient décrit un homme hautain, désagréable et même méchant. Or le stagiaire voyait en l’homme assit à ses côtés dans cette salle de surveillance une personne cultivée, intéressante, bien qu’elle fut pointilleuse. Un homme de science, un docteur qui méritait son titre. Même s’il était impressionné par le charisme du médecin, situation qui le déconcentrait souvent, Thomas tentait d’en apprendre le plus possible sur le sommeil. Peut-être qu’à l’issue du stage, la spécialisation choisie aurait changé, se dit-il.

L’unique ampoule de la pièce se mit à grésiller. Thomas leva les yeux.
– Mince, j’espère qu’elle ne va pas nous lâcher, lui dit le docteur Blanchard les yeux rivés au plafond lui aussi.
Ce fut au tour des écrans de s’agiter, les courbes s’amplifiaient. Le jeune homme ne put s’empêcher de penser à la chaîne stéréo de sa chambre dont la ligne lumineuse s’agitait au rythme de la musique.
Le docteur remonta ses lunettes sur son nez et s’approcha de l’ordinateur.
– Ils passent en phase de sommeil paradoxal, les uns après les autres. C’est la première fois que je vois le phénomène arriver à tous mes patients à quelques secondes d’intervalles.
– C’est comme s’ils étaient sur la même longueur d’onde… murmura Thomas. Ou plutôt, comme si quelqu’un passait devant leur porte.
– Mince ! Les infirmières, râla le docteur.
Il tapa le poing sur la table faisant sursauter Thomas.
– Je vais appeler l’agent de sécurité. Nous n’avons pas les images de la caméra du couloir ici.
Le docteur Blanchard se leva, il jura dans sa barbe en secouant la tête en signe de désapprobation.
– Vous pouvez aller vous chercher un café à la machine, la nuit va être longue maintenant qu’une bonne à rien a perturbé le sommeil de mes patients.
Thomas ne se fit pas prier. Il sortit de la petite pièce, le couloir était vide, pourtant il était persuadé que quelqu’un était passé devant les chambres dix à treize à peine une minute auparavant. Il haussa les épaules et s’engagea dans le couloir.
Au coin de son œil une ombre passa rapidement, son corps fut parcouru d’un flot d’adrénaline, il tourna vivement la tête. Rien. La fatigue le gagnait peu à peu et la colère du docteur l’avait tendu. Thomas s’en voulut d’avoir eu une réaction si vive. Le jeune homme inséra une pièce dans la machine, un bruit aigu retenti. Il détestait ce son. Non seulement parce qu’il était le signe qu’un mauvais café était en train de couler dans un gobelet trop mince pour protéger ses doigts de la chaleur, mais aussi parce qu’il lui était aussi désagréable que le bruit d’une craie sur un tableau noir. Trois autres notes insupportablement aiguës signalèrent à Thomas que sa commande était prête. Il but une gorgée et se brûla la langue. Il pensa rageusement que ce n’était que de l’eau chaude aromatisée, étrangement amer. Il se rappela avoir appuyé sur « café sucré », la touillette blanche était bien présente, mais pas de trace sucre. Le jeune homme se retint de donner un coup de pied à la machine. Le gobelet fumant à la main, il reprit la direction de la salle où l’attendait le docteur Blanchard.

L’homme était assit devant les moniteurs, il tourna la tête quand Thomas franchit la porte. Les traits crispés, les sourcils froncés, le jeune homme, n’eut aucun mal à comprendre que son tuteur était contrarié.
– Ce ne sont pas ces incapables d’infirmières qui sont passées dans le couloir.
Thomas eut un vertige, il se dépêcha de s’asseoir, bu une seconde gorgée de café et grimaça.
– Vous vous sentez bien jeune homme ? lui demanda le docteur.
– Oui, oui, juste la fatigue. Dites, si ce n’est pas une infirmière qui est passée dans le couloir, qui est-ce ? demanda-t-il fébrilement, le visage pâlit par la peur.
– Personne. L’agent de sécurité est catégorique. Il n’y a eu aucun passage dans le couloir.
Le stagiaire déglutit, l’angoisse s’emparait de lui.
– Jeune homme, allons, vous avez vraiment l’air malade, peut-être devrais-je écourter ce stage, si vous n’êtes pas capable de travailler quelques jours de suite.
– Non ! s’écria Thomas en secouant vivement la tête. C’est simplement ce café, il me retourne l’estomac. Et… J’étais également en train de réfléchir.
– Réfléchir ? Que pensiez-vous ?
Il plongea son regard au fond du gobelet vide. Ses mains tremblaient. Il cacha aussitôt les signes de sa peur en jetant nonchalamment le récipient dans la poubelle. Cela ramena à sa mémoire le bruit de la machine.
– Un bruit aurait pu les réveiller… tenta-t-il le regard fuyant.
– Nous l’aurions entendu.
– Je n’avais pas pensé à cela…
– C’est pour cela que je suis ici, pour vous apprendre à avoir des réflexions scientifiques.
L’ampoule se mit à grésiller une nouvelle fois. Le regard de Thomas se posa sur l’enveloppe transparente qui dévoilait le filament incandescent qui crépitait.
– Docteur ? Les champs électromagnétiques peuvent-ils troubler le sommeil ?
L’homme esquissa un sourire pour la première fois depuis qu’il le connaissait. Thomas aurait préféré qu’il s’abstienne. Sa bouche s’étirant en un mince rictus était parfaitement effrayante sous cette lumière faible et vacillante.
– C’est possible. Pour une fois que vous dites une chose censée…
– Les lumières à l’étage d’en dessous ?
– Si notre système électrique est défectueux oui, cela aurait pu les perturber. Si nous nous basons sur cette ampoule, nous pouvons décemment dire qu’il est endommagé. Félicitations.
Thomas se sentit ragaillardit. Il commençait à le trouver sympathique. Le jeune homme sourit en pensant au syndrome Stockholm.
– Regardez, l’écran. Vite.
Le stagiaire sursauta.
– La chambre dix, la patiente numéro un, elle fait une crise ; lui expliqua le docteur.
Il montra les courbes.
– Elle est éveillée ?
– Elle est coincée entre les deux… Vous souvenez vous des explications que je vous ai fournies ?
– Oui docteur, la paralysie du sommeil est un trouble qui advient à l’état hypnagogique ou hypnopompique, donc pendant les phases de sommeil paradoxal.
– Autrement dit, durant les phases d’éveil ou d’endormissement. Les hormones continuent à annihiler les fonctions motrices, elle est éveillée, mais paralysée, termina le docteur en scrutant l’écran qui affichait la caméra nocturne de la chambre dix.
Thomas s’empressa de faire de même. Il vit patiente ouvrir lentement la bouche. Elle semblait essayait de respirer ou de crier, il n’arrivait pas à définir ce qu’il voyait, l’image se brouillait. Il eut le temps de voir deux billes lumineuses, comme les yeux des lapins sur le bord d’une route la nuit. Les yeux du second patient étaient ouverts et regardaient vers sa compagne de chambre.
– Le patient deux docteur, lui aussi est en pleine paralysie.
– Absolument. Au même moment.
L’homme plissa les yeux. Les écrans se déréglaient, les images se troublaient. Le docteur hoqueta, signe qu’il avait eu le temps d’analyser le peu d’informations que les machines daignaient lui donner.
– Ce n’est pas bon ça !
Le docteur se leva brusquement, une alerte venait de s’afficher à l’écran, le rythme cardiaque de la patiente s’élevait dangereusement. Le stagiaire se leva à son tour.
– Restez ici ! Surveillez les autres.

La porte à peine fermée, tout le matériel électrique revint à la normale. Thomas regarda les images que lui fournissaient la caméra nocturne de la chambre dix. Il vit la porte s’ouvrir et la lumière envahir la pièce, ne lui laissant qu’une image très dure à interpréter. Ses yeux se posèrent sur la caméra thermique. Il pouvait voir que le docteur était près de la première patiente. Elle était assise sur son lit. Thomas vérifia rapidement la température de la chambre. Excepté la zone plus froide vers la porte, qui se dissipa rapidement, due à l’air du couloir qui entrait et se réchauffait dans la salle, tout lui paraissait ordinaire. Il vit néanmoins que la patiente avait quelques degrés de moins au niveau du torse. Il se promit de demander des informations sur ce phénomène au docteur Blanchard dès son retour, qui ne serait plus très long.
Thomas suivant les consignes de son tuteur, observa avec attention le moniteur, les patients des autres chambres étaient paisibles. Les caméras nocturnes ne montraient rien d’intéressant, mais la caméra thermique de la chambre treize mettait en évidence un changement de température dans la pièce.
– Un courant d’air ? se demanda Thomas.
Il continua à contempler les fluctuations. Le jeune que la fatigue rendait nerveux tressaillit en voyant que le courant d’air refroidissait encore et commençait à se muer en une forme humanoïde.
– Mais qu’est-ce que c’est ?!
La patient de la salle treize passait en sommeil paradoxal. Ses yeux s’ouvrirent. Thomas put voir se dessiner la peur sur son visage. Il vérifia le rythme cardiaque. Une paralysie n’était pas plus dangereuse que cela, mais l’angoisse ressentie par le patient pouvait par contre avoir des conséquences. Thomas vit la forme bleue de la caméra thermique s’approcher du lit. Le courant d’air allait effrayer le patient, qui était déjà en proie à une frayeur alarmante. Jetant un coup d’œil à la caméra thermique de la chambre dix, il constata que le docteur Blanchard était maintenant auprès du deuxième patient. Il pria intérieurement son tuteur de se dépêcher. Il n’osait pas quitter la salle pour aller s’occuper du patient de la chambre treize.

Personne n’entendit ses prières, le rythme cardiaque du patient numéro cinq commençait à s’affoler. Il jeta un regard désespéré à l’image de la caméra thermique de la chambre dix.
– Il faut que j’y aille, je n’ai pas le choix.
Thomas se leva d’un bond, sortit de la pièce en trombe et courut jusqu’à la chambre treize. Il ouvrit la porte avec brutalité et appuya sur l’interrupteur. La lumière éblouit le patient qui cligna des yeux, poussa un cri de terreur avant de se relever dans son lit.
– Docteur ! cria le patient.
– Tout va bien.
L’homme regardait autour de lui l’air ahuri.
– Où est-elle ?!
Thomas crut comprendre de qui parlait le patient, il déglutit.
– Qui… Qui donc ? demanda-t-il.
– La tueuse ! L’étrangleuse, le fantôme, la folle, appelez la comme vous voulez ! hurla-t-il.
– Mais que se passe-t-il ici bon sang ?! Jeune homme, je vous avais demandé de rester dans la salle d’observation !
Le patient numéro cinq se leva en secouant la tête.
– Ne le grondez pas, il vient de me sauver la vie, elle allait me tuer cette fois !
Thomas recula d’un pas, il avait envie de fuir cette chambre. Il était sûr d’avoir vu une forme humanoïde d’abord sur son écran, puis en entrant dans la pièce.
– Mais non, le rassura le médecin, vous n’alliez pas mourir.
Il tapota gentiment la main du patient, ce qui eut pour effet d’étonner Thomas.
– Lors des paralysies du sommeil il est tout à fait fréquent d’avoir des hallucinations visuelles. Un sentiment d’oppression… Allons, allons, je vais vous donner un calmant, vous pourrez vous rendormir tranquillement.
Le visage du patient passa du blanc au rouge, il se mit à marcher vers la sortie à grandes enjambées.
– Vous voulez qu’elle me tue ?! Jamais je ne pourrais dormir à nouveau ! Jamais !
Le matériel encore accroché au patient se renversa sur le sol dans un grand fracas. Le docteur Blanchard tenta de retenir son patient en l’attrapant par le bras, mais celui-ci se jeta dans le couloir, arracha les fils qui restaient encore collés à sa peau et partit en courant. Thomas regarda le matériel, il n’était heureusement pas endommagé.
– Quel abrutit. Regardez-moi ce foutoir !
Le docteur Blanchard donna un violent coup de pied dans le moniteur qui avait affiché, quelques minutes auparavant, le rythme cardiaque du patient.
– Retournons en salle d’observation.
Thomas suivit son tuteur sans broncher. Il espérait ne pas être réprimandé pour le comportement du patient.

L’ambiance dans la salle d’observation était terriblement tendue. Thomas ne savait pas s’il devait ou non parler de ce qu’il croyait avoir vu. Le stagiaire prit son courage à deux mains.
– Docteur ?
– Oui ?
– J’ai remarqué que la première patiente avait quelques degrés de moins au niveau du torse après sa crise. J’ai constaté ce phénomène bien plus marqué sur le patient numéro cinq…
– Où voulez-vous en venir ?
Thomas se gratta nerveusement la nuque.
– Nulle part en fait, je voulais vous demander à quoi cela était dû…
Le docteur soupira.
– Un défaut de la caméra thermique peut-être.
– Mais docteur, j’ai bien vu aussi une forme humanoïde dans la chambre treize ! Quand je l’ai ouvert j’ai aussi vu une ombre. Je pense…
– Nous ne sommes pas devant un feu de camp à se raconter des histoires de fantômes. Vous vous laissez influencer par la peur des patients.
– La forme…
– La forme ?! le coupa son tuteur. Vous oubliez peut-être que votre cerveau tente toujours d’interpréter les images qu’il réceptionne pour leur donner un sens, un objet qu’il connait.
– C’est vrai… Mais docteur… Il a parlé d’une femme.
– Ils parlent d’un tas de trucs. C’est les conséquences de la paralysie. N’avez-vous donc rien retenu des explications ?! Ne commencez pas à me casser les pieds avec vos histoires de bonnes femmes…
Thomas se tut. Il avait honte de son comportement. La fatigue le poussait à bout et il s’était ridiculisé devant son tuteur. Le jeune homme s’inquiéta de l’appréciation que daignerait donner le docteur Blanchard sur son rapport de stage après cet épisode.
– Jeune homme, les patients s’agitent encore. Je vais leur donner des calmants. Quant à vous, allez dormir et ne me rabattez plus les oreilles avec vos histoires de fantômes.
Le docteur Blanchard tint la porte ouverte tout en montrant d’un large geste de la main le couloir, signe que sa décision était sans appel.

Après une nuit saturée de cauchemars, Thomas se leva encore extrêmement fatigué. Il avait des brûlures d’estomac et les cernes lui dessinaient deux cercles bleus autour des yeux. Son radio-réveil indiquait sept heures dix-huit. Il décida d’aller s’informer de la situation auprès du docteur Blanchard. Toujours préoccupé par l’image désastreuse qu’il lui avait donnée la veille. Thomas s’en voulait d’avoir accepté d’être allé se coucher. Le docteur Blanchard était resté seul, ce qui est contraire au règlement. Habituellement une infirmière l’accompagnait.
Il toqua à la porte de la salle d’observation. Il n’eut pas de réponse. Thomas recommença. Personne ne venant lui ouvrir, il poussa la porte. Ses yeux se posèrent immédiatement sur le docteur assit sur son fauteuil, la tête en arrière, la bouche ouverte.
– Docteur Blanchard ?
Thomas s’approcha doucement. Il posa une main sur son épaule et le secoua très légèrement. Le réveiller en sursaut serait bien la pire des idées.
– Docteur ?
La situation lui apparue clairement, il était décédé.

L’autopsie révéla que le docteur Blanchard et ses quatre patients restants cette nuit-là étaient tous morts par strangulation, sans aucune marque visible sur la peau. Les images des caméras avaient été étudiées à maintes reprises, toutefois aucune présence n’avait été détectée. Le jour même de la découverte du drame, Thomas avait quitté le centre, l’université, devant les conditions exceptionnelles, avait accepté qu’il abrège son stage dans les délais les plus restreints. Malheureusement pour lui, chaque soir était devenu un moment angoissant. Plus jamais il ne put dormir correctement.

Nouvelle envoyée pour le concours Ascodocpsy 2017.
Thème : Sur la même longueur d’onde.
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